La décadence : un concept plus vivant que jamais

J’ai ouvert un dictionnaire à la section du D et mes yeux se sont arrêtés sur le mot « décadence ». Ma digression sur le sujet, l’idée ou plus encore le concept de la décadence débute sur une étape simple : comprendre sa définition dite universelle. C’est alors grâce à mon ami Larousse, fervent défenseur de la langue française que je m’oriente dans cette voie initiatrice. Celui-ci ouvre ma réflexion dans un chemin pour le moins torturé, fort éloigné des préjugés que j’accolais jusqu’alors à ma très chère décadence. Voyez plutôt :

« État d’une civilisation, d’une culture, d’une entreprise, etc., qui perd progressivement de sa force et de sa qualité ; commencement de la chute, de la dégradation : Entrer en décadence /Période historique correspondant au déclin politique d’une civilisation. »

Telle serait alors la signification reconnue par tous de ce cher mot utilisé dans de nombreux contextes, auquel je porte une affection toute particulière tout en ne l’utilisant je le crains, jamais de la bonne manière. Il existe cependant une explication toute singulière à mon mépris pour tout ce qui se rapproche de près ou de loin au processus de définition des choses. J’hais le statique, l’immobile, le fixe et l’immuable, sentiment exacerbé lorsqu’il s’agit des mots. En effet, j’aurai tendance à les considérer comme des petites boîtes vides a priori. A ces petits contenants, je suis libre de livrer alors n’importe quel contenu, pourvu qu’il soit aux bonnes dimensions. Autrement dit, chacune de ces entités, existant individuellement à la base, est passable d’être remplie par n’importe quel sens désiré par moi. Mais c’est précisément là que se loge mon problème vis-à-vis de la langue. Malgré un instinct naturel de vouloir la défier, je me retrouve face à une armée de signes pré-signifiants, contre lesquels il est difficile de faire face. C’est là aussi que mon anticonformisme linguistique se manifeste le plus fortement car, tandis que je me bats contre vents et marées, la dure et impitoyable loi du dictionnaire me fait face, imposante de fermeté.

Alors, dans ma démarche de découverte de la décadence, je suis confrontée au fameux dilemme structuraliste, celui d’accepter le système de signification en place et de s’y fier scrupuleusement, ou de céder à la tentation sémiologique de démanteler ce système quitte à glisser vers des infidélités linguistiques à faire pâlir Levi Strauss. Ainsi comprendrez-vous peut être l’intérêt de lier la question de l’interprétation des signes à celle du concept même de la décadence, qui dans son essence profonde est à mes yeux un non-sens.

Historiquement, il semblerait que cette notion, la décadence donc, ou un état de fait décadent, aurait vu son origine à l’époque du moyen-âge, alors que les principes fondamentaux des sociétés de l’époque voyaient pointer les yeux du déclin. Sociétés, oui, civilisations même comme nous le précise le précieux Larousse, détenteur de la vérité. Alors pourquoi donc la décadence est-elle rattachée malgré elle à un courant peu connu de la littérature, émergeant à la fin du 19ième siècle, représentation d’un esprit défaitiste de la classe artistique de l’époque désabusée, pauvre et alcoolique ? On se rapproche certes de l’idée de déclin abordée plus tôt, tout en faisant face à une profusion et une créativité littéraire digne des mouvements plus célèbres comme le réalisme ou le symbolisme. Parmi les grands auteurs de la décadence littéraire se côtoient notamment Charles Baudelaire, Oscar Wilde, Paul Verlaine ou encore Colette. En apparence symbole de noirceur générale ou de perte d’identité, on remarque que la qualité du décadent telle qu’interprétée par ces illustres personnages se révèle dans une sensibilité contagieuse, un regard sans illusion sur un monde qui n’en a plus non plus. C’est là même que pour moi se dessine une contradiction significative dans l’usage de ce terme sali d’un sens qui lui sied mal : on comprend la décadence comme une fin, une absence de lumière alors qu’elle est génératrice, elle est naissance, elle est pureté car dénuée de mépris et empreinte de sincérité.

Il semblerait qu’on ne légitime qu’une créativité léchée, brillante, scintillante d’une forme de beauté idéale et porteuse d’espoir. Or la réalité n’est pas en manque de drames, de tristesse et de malheurs. Il est alors du devoir de quelques plumes acérées de nous en rendre les nuances et les potentialités. C’est ce que pour moi ont essayé de faire les auteurs décadents dans des ouvrages dégoulinants de désespoir parfois, éclairés d’autres fois mais ayant sans aucun doute permit l’émergence d’une pensée hors du déclin sensé être par ailleurs signifié par la décadence même. En fait, c’est au travers d’une pensée décadente, qui n’est pas atteinte par la chute du système, mais générée par lui, qu’on accède à une liberté plus grande, plus libre des carcans soutenus par les sociétés. Il importe, dans la décadence, ou plutôt dans la mise en pratique de la décadence, de s’y attacher comme on fixe une ancre marine dans un sol sableux, avec l’espoir profond de pouvoir s’éloigner des chaînes à tout moment. Dans cette idée réside la conviction de l’existence d’un possible alternatif. Lorsque Oscar Wilde fabrique son dandy, il créé un homme nouveau, naissant dans le chaos d’une époque qui ne semble pas vouloir percer le jour, pourtant le dandy est porteur de nouveauté, d’une jeunesse perdue couplée d’un regard désabusé certes, mais pas éteint. La décadence c’est le semblant de lumière dans le noir complet, c’est l’oasis dans un désert où l’on vient s’abreuver avant d’entamer à nouveau un chemin difficile.

Le mouvement littéraire du « décadentisme » nommé alors qu’il n’existait que dans les effluves de quelques textes obscurs nous donne un indice révélateur qu’en à notre propre réalité, et notre vision contemporaine de la décadence. Utilisé à qui mieux mieux pour désigner nombre de situations au seul point commun la destruction d’un édifice, quel qu’il soit, il est question ici de redonner à la décadence ses lettres de noblesse.

Dans cette vision, elle occupe la place d’un perturbateur systémique plus qu’un état de fait. Par là j’entends la considérer comme un outil dont on userait comme une alternative sensible, douée de malice afin de déjouer, dans certains contextes, un déluge annoncé. Ou alors même, la décadence serait prise d’assaut dans l’anticipation de la catastrophe, étendard glorieux d’idées nouvelles, la prévention déjà qu’un autre chambardement, opposé au présent, plus loin se prépare quelque chose. Au milieu du système, la décadence s’installe, perverse, sournoise, construisant dans l’ombre un plan diabolique, artistique coup d’état orchestré dans la cynique noirceur d’une chambre à coucher. Car aujourd’hui il serait utopique d’imaginer l’individu décadent ou la masse décadente derrière le costume d’un poète maudit, avec plume et liqueur, sous les fumées d’opium, prélassant sa maigre carcasse dans un dédalle de ruelles mouillées. Notre ère héberge des dandys 2.0, phœnix du web, éternels incompris, agissant dans l’ombre sur les fils du réseau, le web comme nid douillet, tissant leurs récits à force de likes, dépressifs dans l’âme d’une époque damnée, nous sommes tous la décadence. Nous sommes plus que jamais au cœur du système que nous détestons sous nos avatars, vomissons dans nos timelines et cachons dans nos clouds, secrets admirateurs des prophéties catastrophiques, attendant, la bave au coin des lèvres, la triste fin du spectacle, les mains fébriles impatientes d’applaudir nos clowns de dirigeants. Voilà comment se meut l’actuelle décadence, elle n’est pas une chute, un dédain, un fracas, elle évolue dans le calme de nos esprits, embués des vapeurs âcres de nos réalités mais la décadence est reine des plus géants exploits, elle irrigue nos combats, elle nourrit nos ébats, on s’y louve sans cesse, on se remet à elle, royale décadence.

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