Ma rencontre métaphysique et littéraire avec Anaïs Nin.

Un souffle, une larme, un mot, des centaines et des milliers me secouant de l’intérieur.

Ceci est l’histoire d’une expérience littéraire unique. Mon histoire avec Anais, celle que j’appelle par son prénom, comme une amie, une soeur de mots, une némésis de vie.

Anaïs Nin (1903-1977). Enfant, adolescente, femme, amante, écrivaine. Ma rencontre avec Anaïs fut comme un choc, un éclair flamboyant dans un printemps blanc et humide.

Petit livre vert trouvé par hasard parmi des milliers d’autres dans une masse indistincte. ç’aurait pu être n’importe quel autre livre mais ce fut lui, « Un hiver d’artifice » publié aux éditions des femmes en 1978. Cette édition étrange, sa couleur d’eau, je l’ai avalé en une soirée, allongée sur mon lit comme dans ces moments de mon enfance, hors du temps, hors de toute réalité perceptible. Cet ouvrage constitua mon introduction à l’oeuvre magistrale de cette poète intemporelle, dont les mots ont transpercé mon quotidien pendant deux ans.

Outre des romans-poèmes, Anaïs est l’auteure de journaux qu’elle tint pendant presque toute sa vie. De 1914 à 1974, elle écrivit sans jamais vraiment cesser, laissant couler son encre comme le sang dans ses veines. Au rythme des battements de son coeur, les mots s’enchaînent et vibrent sur le papier, sur ses dizaines de carnets remplis de son écriture fugace, à son image. Pattes de mouches ou lettres rondement dessinées, les écrits d’Anais son emplis d’une émotion palpable.

D’enfant à femme mûre, elle s’est regardée vivre dans ses journaux accumulés. Elle s’est battue pour exister dans le monde cruel de la littérature du milieu du 20ième siècle, rencontrant sur sa route les artistes les plus connus de son ère. Elle lia des amitiés incroyables avec des personnalités aussi hautes en couleur qu’elle, cherchant dans les coeurs humains l’étincelle de vie et l’ombre inévitable de l’amour qui émerge, qui survit puis se meurt dans d’incompréhensibles tourments océaniques.

Dans sa prose, je me suis étendue, j’ai nagé paisiblement puis je me suis noyée parfois, confondant son être sensible avec le mien. Poussant l’analogie à son extrême, je suis tombée amoureuse de sa vie jusqu’à la projeter dans les méandre de mes propres sentiments.

Follement éperdue des artistes, Anaïs développe dans ses journaux une analyse de sa vie artistique et émotionnelle en étirant les potentialités de ressenti à leur firmament de beauté et de tragédie. A plusieurs reprises, elle énonce sans équivoque chercher à vivre le plus intensément possible afin de créer au plus près de la passion.

Passion, passionnée, passionnelle, autant de variantes de ce vocable qui se côtoient dans son travail de recherche littéraire et vital. Dans ses amours, ses rêves, ses chemins suivis et abandonnés, Anaïs se nourrit de doutes, de croyances multiples, de certitudes une à la fois brisées par les expériences et le temps.

C’est dans les interstices de son parcours aux mille et unes branches se croisant et se fuyant que je me suis perdue. Page après page, phrase après phrase, je me transforme en ombre factice, prenant pour acquis la valeur de ses mots comme une étoile éternelle dans mes nuits de lecture.

Brillante de lucidité, Anaïs est une des premières à avoir mis des mots, apporté une certaine justesse sur les trajectoires émotionnelles des femmes. Certains affirment qu’elle sut décliner au travers de son oeuvre une philosophie de la psychologie féminine, une vision nouvelle et rare de ce que peuvent vivre les femmes, les femmes artistes, les femmes écrivaines.

Et pourtant, entre les lignes de son travail, se cache une Anaïs apeurée, suivie par ses démons, ses craintes intérieures, prise par une anxiété gardée de l’enfance, toujours sur le qui-vive, à l’affût d’une douleur invisible et sourde qui prend au coeur, au milieu des entrailles.

Une fuite de milliers de pages au cours desquelles Anaïs laisse derrière elle des petits cailloux, avec l’espoir d’être comprise, entendue, avec l’attente silencieuse d’une femme qui ne veut qu’être aimée.

Quand elle écrit à onze ans, j’ai vu ma propre silhouette, toujours cachée avec un livre, tentant de comprendre des bribes de vie des adultes. A seize ans, emportée par les premiers flots amoureux, je sens battre mon sexe, surprise par la force de cette sensation nouvelle. A vingt ans, alors qu’elle est presque déjà mariée, je sens pour elle une empathie profonde, celle d’une femme qui ne sait pas ce qui l’attend. A vingt-cinq ans, alors qu’Anaïs s’apprête enfin à découvrir l’immense univers de sa sensualité, je suis toute à la mienne, amoureuse et littérairement plus productive que jamais.

En tant qu’auteure, une admiration particulière me lie à son travail. C’est par la persévérance et la confiance en soi qu’elle a su se démarquer. En ouvrant son esprit aux nombreuses possibilités de l’écriture, aux critiques les plus doux comme aux plus acerbes, elle poursuivit son chemin littéraire sans jamais perdre de vue son objectif : écrire.

“Lorsque l’on écrit consciemment, on suit le fil le plus accessible. Trois ou quatre autres fils peuvent être agités comme des fils télégraphiques au même instant, et je ne m’en occupe pas. Si je devais les capter tous, j’accueillerais les esprits les plus agiles, je révèlerais simultanément l’innocence et le duplicité, la générosité et le calcul, la crainte et le courage. Toute la vérité ! Je ne peux dire toute la vérité, tout simplement parce qu’il faudrait que j’écrive des pages là où j’en écris une, il faudrait que j’écrive à reculons, que je revienne constamment sur mes pas pour attraper les échos et les harmoniques à cause de l’agilité des embellissements, du vice de l’idéalisme qui déforme la vérité à chaque tournant. ” (Journal (II) Tome 1934-1939).

Chercher la passion de l’écriture dans les recoins les plus sombres de son âme. User de chaque émotion, de chaque sursaut du coeur afin de créer un univers poétique plein de vérité, plein de cette essence vitale après laquelle on court tous, tout le temps.

Finalement, c’est probablement pour cela qu’Anaïs Nin fait aujourd’hui partie de moi comme aucun autre écrivain n’a jamais pu me rejoindre. Parce qu’à travers ses mots, lus, aimés tandis que je transpirais d’émoi dans la lumière tamisée de ma chambre, des métros, des bus, des salles d’attentes où elle m’a accompagné, à chaque fois sa passion littéraire a touché la mienne, au coeur de ma vocation : vivre pour écrire, écrire pour vivre, toujours.

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