Plaidoyer pour une lecture dépoussiérée

Féliciter le jour où  je t’ai rencontré toi, chemin des mots.

D’un petit tas de terre, tu t’es tranformé en une route peuplée de soupirs, de rencontres, de doutes aussi. Chaque tournant apparaît d’abord comme un mirage, une porte sur soi ouvrant à des mondes inconnus, inconscients.

Il s’agit d’espérer, d’observer au delà des apparences. Les évènements parfois arrivent sans qu’on ne réalise leur intensité, ni leur beauté. Ces élans traduits en mots vivent, dansent sous la plume animée. Et, dans ce geste, dans la décision même d’écrire, c’est un jeu qui se joue. Un jeu visible sur une surface se devant d’exceller dans l’art de l’illusion. Il est question alors de faire naître la magie entre les mots.

Cristaliser le sens au coeur d’un rythme précis, lancinant, assez fluide pour que d’abord, le lecteur soit dupé. L’idée n’est pas de sous-estimer les lecteurs dotés d’un sens de la découverte encore trop inexploité. Au contraire, la curiosité dans la lecture est merveilleuse, elle fait que certains d’entre nous se posent la question du « Pourquoi ? ».

En poésie par exemple, la perception de fermeture ou de non-accessibilité est très présente chez un grand nombre de lecteurs. En effet, on nous apprend à analyser systématiquement les textes (tout comme les textes non-littéraires), à répondre à cette fameuse question du « Pourquoi? » en premier lieu, question ne correspondant pas toujours aux instincts des lecteurs.

J’objecte ici à ce réflexe.

Pause : je me fais catcall par deux hommes en voiture alors que j’écris sur les marches d’un escalier extérieur à Montréal. Plus tôt dans la journée, un homme m’a interpellé en criant, en public, dans la rue « Nice Titties !! » (Beaux seins en français). 

Avant même de chercher un sens dans les mots, dans l’ordre des idées, dans l’agencement des phrases ou des vers, pourquoi ne pas essayer de sentir derrière les lignes le flux créateur à l’origine du texte

Ainsi, le « Pourquoi ? » se déplace de la question de la signification  vers la question de l’intention du texte.

Cette translation, aussi instinctive que méthodologique, s’inscrit dans l’acceptation d’une certaine prise de position interprétative. Cela signigie choisir de chercher dans telle ou telle direction. Et quel mal à cela ?

Une fois détachée de sa plume et de son auteur.e, le texte se déploie en une multitude de champs de compréhension et d’existence. Si l’on prend en compte l’existence d’un lecteur modèle (Umberto Eco, dans Lector in Fabula, 1979[1]) flottant en sous-tension du processus de création littéraire, alors on ne peut exclure l’existence d’un lecteur hors-modèle.

Or, dans cette réflexion, cela révoque l’idée d’une signification consensuelle, ou encore d’une méthode et de « résultats » de lecture uniques. Le postulat d’une polysémie réduite induirait à limiter la dimension hasardeuse de l’écriture à un facteur variable alors que le hasard fait partie intégrante  du travail et de la magie de la pratique des mots.

Bien évidemment, cette remise en question est à remettre en contexte et comme chaque théorie littéraire, elle est le fruit d’une expérience des mots bien spécifique.

Prenons en exemple l’étude des textes dits « classiques » du français dans les classes de secondaires. Il est aujourd’hui, en 2018, bien rare de voir des romans du 21ième siècle être étudiés avec les mêmes méthodes.

Pourquoi ? (Cette question m’est donc un peu obsessionnelle, il paraîtrai.)

Et bien, l’excercice d’analyser des textes contemporains est différent, aussi parce que les textes changent, tout comme les auteur.es. Nos modes d’assimilation et de perception du matériel littéraire dans les champs du récit et de la poésie ont changé. La lecture est devenue moins un mode d’apprentissage concret du monde que de découverte de celui-ci.

Parce que les mots ont investi toutes les surfaces et qu’aujourd’hui savoir lire et écrire sont des compétences quasi-indispensables dans un monde global, l’intention derrière leur usage a changé.

L’expressionisme et le symbolisme littéraires sont toujours présents mais bien souvent accompagnés d’une conscience aïgue du besoin d’écrire se manifestant dans le besoin de partager. De même, nos besoins de lecteurs dans la fiction sont moins d’apprendre et de réfléchir que de nous échapper et encore une fois, de découvrir. Ces observations ne diminuent nullement la valeur artistique et signifiante des textes contemporains. Seulement, c’est en observant la langue d’aujourd’hui que nous sommes âptes à apprendre à nos jeunes le monde d’aujourd’hui.

Il semble être grand temps que nos textes fondateurs évoluent, que les références humaines se dépoussièrent et adoptent, réalistement, dans la mesure de la fameuse « mémoire », des postulats réellement dans l’ère du temps, pas uniquement pour arborer – un peu hypocritement- le si joli badge de la modernité.

[1] https://www.cairn.info/magazine-sciences-humaines-2016-11-page-28.htm

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