Cyberviolences envers les femmes – Une réalité au delà des écrans

Le vendredi 30 novembre dernier, le Réseau Québécois en études féministes organisait le forum sur les cyberviolences contre les femmes à l’Uqam. Mis en place par Léa Clermont-Dion, chercheuse et auteure québécoise, la journée a rassemblé environ cinquante personnes, dans la concentration, la solidarité et la réflexion.

Lors de cet événement, plusieurs femmes concernées par la question se sont rassemblées pour aborder le problème sous différents angles. Je dis le problème mais il s’agit en vérité de plusieurs enjeux qui se chevauchent les uns les autres. Parler des cyberviolences, c’est parler de violence tout court. C’est aussi parler du dispositif web qu’on croit comme une réelle frontière entre nous et les autres.

Parce que j’étais absente pour la première partie de la journée pendant laquelle des chercheuses parlèrent de leurs travaux autour de la questions, je parlerai de la seconde partie.

45610291_2110012469060650_727744124832186368_n Dans le cadre d’un panel animé par Pénélope McQuade, personalité médiatique québécoise menant un projet sur les cyberviolences en ligne, Marilou Craft professionnelle des arts vivants et femme engagée, Dalila Awada, militante et co-fondatrice de la fondation Paroles de femmes ainsi que Sandrine Ricci, chercheuse féministe en sociologie sont venues s’exprimer sur leurs expériences.

Intitulé « Micro-ouvert et pistes de solutions », ce moment fut l’occasion d’engager une réelle discussion sur les problématiques visibles, les préjudices causées aux victimes de harcèlement et les spécificités des différentes sortes de cyberviolences qui sont souvent ciblées en fonction de chaque personne.

Chacune de ses femmes a, dans les dernières années, subi des cyberviolences, ciblées en tant que femmes qui s’expriment, en tant que femmes racisées pour Marilou et Dalila,  femme musulmane pour cette dernière,  et les trois en tant que féministes.

Pendant les deux heures qu’ont duré le panel, les femmes ont partagé, échangé et pensé avec le public. Mettre en avant leurs expériences individuelles est un pas en avant pour une meilleure compréhension des enjeux graves que le harcèlement soulève.

Marilou Craft, la première à prendre la parole, est une jeune professionnelle passionnée d’arts vivants. Depuis plusieurs années, elle est impliquée dans le milieu culturel montréalais et plus précisément du théâtre. Son rôle est essentiel dans le bon déroulement des projets auxquels elle participe avec passion et dévouement. Lors du scandale autour de la liberté d’expression concernant la pièce Slav de Robert Lepage et Betty Bonifassi, Marilou s’est exprimée sur sa page Facebook ainsi que dans un article d’Urbania pour exprimer son malaise face au traitement médiatique d’une part mais aussi sur le non-dit magistral d’un racisme internalisé au Québec et invisibilisé car non-assumé.

Au lendemain de la publication du texte sur Urbania, les réponses des internautes fâchés et violents ne se font pas attendre. Elle partage avec nous l’avalanche des rétroactions intenses et immédiates de la part de lecteurs scandalisés par cette prise de parole considérée par certains comme biaisée car écrite par une personne racisée. Cette subjectivisation de la part d’un public invisible rend  de ce fait cette parole illégitime. Marilou nous dit que « quand on parle de race, les gens semblent prendre ça très personnellement ». Les réactions sont disproportionnées face à l’expression réelle de Marilou. En précisant le déroulement de ces cyberviolences qui durent pendant des mois, la jeune femme remarque qu’aucune discussion n’a vraiment lieu. On lui reproche « d’accaparer l’espace public, on m’infantilise professionnellement ». Sans avoir aucun contrôle sur la situation, les mots de Marilou Craft sont instrumentalisés selon une double intersection : femme + femme racisée.

Dalila Awada, pour sa part, se bat depuis cinq ans contre les cyberviolences, engagées contre elle depuis qu’elle a commencé à prendre la parole publiquement pour défendre et informer au sujet des femmes musulmanes libres et décidées à parler. En 2013, cette dernière prend part à la constitution de la charte des valeurs aux côtés d’autres militants et activistes. En substance, cette charte propose une redéfinition de la laïcité au Québec qui historiquement perpétue  une idéologie religieuse liée à l’histoire de la colonisation du continent nord-américain.

En affichant publiquement sa participation au projet, Dalila n’aurait pu prévoir le déluge d’agressions qui allaient l’assaillir en ligne. Dans cet article du  journal le Devoir publié le matin du forum, y sont détaillées avec emphase les insultes et menaces auxquelles elle a du faire face dans les années suivant son apparition dans les médias.  A l’issue des premières agressions, Dalila engage des procédures judiciaires pour défendre sa place et comme elle l’affirme, « refaire sa réputation ». En effet, lorsqu’on est une femme musulmane qui milite,  « le backlash est plus fort ». Entre autre, les internautes furieux lui reprochèrent d’être visible tout simplement, de prendre une place qui ne lui appartenait pas.

« Si elles subissent des violences, c’est de leur faute, elles avaient qu’à nous faire des compliments ». Voici un exemple de ce que peut lire à longueur de journée une femme parlante, une femme qui assume et accepte l’aspect unique (mais vraiment pas réellement unique, des milliers de femmes musulmanes vivent au Québec). Menaces digitales de violences physiques, menaces de viol, menaces de mort. Un blogueur en colère s’acharne sur elle, elle décide de le poursuivre et reçoit enfin un jugement favorable en juillet 2018. Ceci dit, la bataille est loin d’être gagnée, nous verrons plus bas que les impacts des cyberviolences dépassent de loin la carcasse plastifiée de nos ordinateurs et le cadre faussement bienveillant des réseaux sociaux.

« J’investis et j’existe dans un espace public dans lequel on ne voit pas les femmes comme moi »

Dalila Awada, le 30 novembre 2018.

Dans la vague des réactions violentes face à son intervention publique, Dalila se voit associée à des groupes islamistes extrémistes, qualifiée de terroriste sans autre forme de procès que celui de la condamner parce qu’elle porte un hijab. Elle confie avoir ressenti le besoin de « cleaner son historique ». Un historique sali par des inconnus malintentionnés et violents, un frein à son évolution professionnelle et personnelle, et ce sur tous les aspects de la vie.

Sandrine Ricci quant à elle, s’est lancée dans une aventure judiciaire autrement nécessaire après avoir repéré sur un groupe Facebook féministe des attaques directement dirigées contre les femmes. Plus précisément, c’est le hashtag #jesuismarc qui met la puce à l’oreille des membres de ce groupe virtuel. Ce mot-clique fait référence à Marc Lépine, l’auteur du féminicide de polytechnique Montréal le 6 décembre 1989. Cette dernière ainsi que d’autres femmes font appel à la justice pour pointer du doigt la misogynie active sur le web social mais aussi pour engager une réflexion urgente et profonde sur le sujet.

A l’issue des procédures judiciaires et après plusieurs mois épuisants, le jugement tombe: l’auteur des cyberviolences est condamné à 6 mois de prison ferme et trois ans avec sursis. C’est le premier cas au Québec d’une accusation pour cyberviolences envers les femmes qui est mené à son terme. Précisons par ailleurs que cet homme était reconnu par la justice comme un harceleur récidiviste contre les femmes, contre les féministes.

Des impacts au delà des écrans

La seconde partie de la discussion s’est concentrée sur la mise en lumière des impacts que ces violences en ligne provoquent chez les personnes qui les vivent.

« Ça nous enferme, c’est un engrenage » commence Dalila Awada qui traîne plusieurs années de harcèlement en ligne. Marilou précise quant à elle qu’il est important de mesurer les intersections d’identité en jeu et que, ces différentes facettes des femmes, parce qu’elles sont visibles rajoutent un préjudice aux femmes racisées et aux femmes des minorités religieuses ainsi qu’aux femmes trans.

Aussi, la puissance des stéréotypes est hallucinante dans la question des cyberviolences. Les idées reçues sur les femmes noires comme toujours en colère accentue la non- prise au sérieux des discours de leur part. Les femmes qui s’expriment sont folles, hystériques, les hommes qui harcèlent sont des trolls ou des fous.

Les agresseurs en lignes ou « trolls » pour l’opinion publique qui refuse de voir le problème, cherchent à travers ces actions de masse à infantiliser, discréditer, fragiliser et invisibiliser les femmes qui pointent du doigt les problèmes et remettent en question le status quo.

Voir le documentaire Troller les trolls de Pénélope Mc Quade et Hugo Latulippe (https://www.telequebec.tv/documentaire/troller-les-trolls/).

La peur de s’exprimer tout court est un des impacts à long terme pour les personnes ciblées sur internet. Marilou Craft, au sujet de sa publication sur Urbania rappelle l’appréhension qu’elle a pu sentir à l’époque, un savoir préalable de la violence des réactions qui allaient suivre le texte. Toutes s’entendent sur l’émergence d’un cercle vicieux de la violence et de la méfiance qui s’installe, une forme d’isolement lié notamment au fait que seule la présence en ligne garantit la réalité du harcèlement.

Sandrine Ricci met l’accent sur les impacts sur la santé mentale des personnes harcelées en ligne, menacées parce qu’elles sont des femmes. Elle désigne aussi les aspects professionnels et financiers qui en prennent un coup, une hypervigilance et des relations interpersonnelles affectées par la situation.

Selon elle, « on veut confisquer la prise de parole pour la ramener dans le silence de l’espace public », une conclusion affirmée par la théorie du contrôle social héritée d’Emile Durkeim.

« La notion de lien social va de pair avec celle de contrôle social. La théorie du contrôle social postule en effet que les liens avec la société inhibent des tendances antisociales conçues comme naturelles et propres à chaque individu. Afin de maîtriser ces tendances, l’individu doit subir une socialisation qui lui permettra de vivre en communauté grâce à la reconnaissance de contrôles sociaux externes et à l’élaboration de contrôles normatifs internes« [1]

Si l’on suit cette réflexion, nous pouvons comprendre que dès lors qu’un ou UNE individu se détache de la pensée hégémonique et donc se détache de masse liée notamment par des règles systémiques, une réaction de la dite masse vient débalancer la parole pour reprendre l’avantage sur le discours social, pour le contrôler, grâce aux fameux contrôles normatifs internes.

Pour Dalila, « les réseaux sociaux ont exposé certains sujets à des gens qui l’ont pris comme un affront ». Cette sortie de l’ombre des personnes marginalisées et sous-représentées est perçue comme une insulte à l’identité du groupe social « québécois ». L’hypothèse d’une volonté de « remarginalisation«  par les détracteurs est soulevée et appuyée par les faits.

À qui profite le crime ?

C’est Sandrine Ricci qui pose cette question plus que pertinente alors que la conversation se termine. Une interrogation sous-tendue par la réalité d’un système qui nie les faits et qui accepte silencieusement les violences sous prétexte qu’elles sont cyber.

La chercheuse en sociologie rappelle que sur le web social, « le clic, c’est du capital », constat auquel Léa Clermont-Dion contribue en parlant d’une « économie de la haine ». Implicitement, de part la non-action du gouvernements face à des plaintes qui s’accumulent et l’inefficacité des services de police à bien prendre en charge les témoignages, les femmes ne sont pas encouragées à rendre visibles les cyberviolences qu’elles subissent. Marilou Craft renchérit en posant une question on ne peut plus claire :  » Est-ce que le système judiciaire est efficace, dans quelle mesure ? ». Questionnements auxquelles j’ajouterai : »Ou sont les failles ? ».

Ne pas lâcher, se soutenir 

La conclusion de cette discussion nous donne cependant de l’espoir. Les panélistes parce qu’elles sont passées par là, savent le chemin à parcourir pour que justice soit faite. Elles insistent sur l’importance de renverser la balance des violences, non pas par un retour de bâton mais par une volonté de fer à faire valoir la dignité humaine et le respect publiquement, à la face de tous. Accuser la « méta-culture » de la violence pour la comprendre et s’en protéger. Continuer à encourager les initiatives éducatives visant, encore et toujours à déconstruire les mythes sexistes et racistes qui gangrènent nos sociétés et accompagner les nouvelles génération dans ce chemin de la remise en question.

Il s’est passé  bien d’autres choses dans cette journée, mais j’en resterai là. Je voulais remerciee toutes les féministes d’hier et d’aujourd’hui, toutes les féministes qui se battent sans relâche pour aider les femmes et les personnes marginalisées. On lâche rien !

Ressources :

Par l’organisation Relais-Femme : un outil pour tous mais pensé comm eun outil pour les intervenants jeunesse : http://www.cyberviolence.ca/

Heart Mob, un outil pour faire face aux violences et agir rapidement : https://iheartmob.org/

Collectif : féministes contre le cyberharcèlement : https://bit.ly/2RENCoG

Définitions proposées par le comité Sécurité Publique du gouvernement du Québec, https://www.securitepublique.gouv.qc.ca/police/publications-et-statistiques/statistiques/cyberintimidation/en-ligne.html

cadrelegal

[1] http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.1999.jbriefer&part=7855

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