Portrait d’une conversation avec Olivia de Bona : le complexe des féminismes dans l’art.

Lieu : Le terrier, Paris 12eme. Devanture opaque recouverte de stickers de toutes les époques. Bitume, métal. Regards croisés Montréal/Paris.

Haletante, je pousse la porte du Terrier et là, surprise, un atelier comme on les imagine : joyeux bordel, il y a de tout, de tout ce qui peut servir à créer se croise et se chevauche sur les plans de travail, au sol, aux murs et ce jusque dans les toilettes.

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Je suis venue pour rencontrer Olivia De Bona, une artiste visuelle multidisciplinaire œuvrant à Paris depuis 15 ans. C’est grâce à des croisements de relations que nous nous retrouvons ensemble ce jour-là. Je viens pour la rencontrer, pour discuter, sans enjeux particuliers. D’ailleurs, c’est souvent comme cela que s’entament les meilleures discussions. En écrivant ce texte, j’hésite à vous présenter en bonne et due forme cette artiste ou bien directement foncer dans le cœur du sujet. Je crois que parfois il est nécessaire de rester un peu dans le flou pour mieux cerner les contours et le fond d’un discours.

Parce qu’Olivia, elle en a des choses à dire. Et moi aussi.

Le travail d’Olivia s’ancre sur une volonté de représenter les femmes, leurs corps, leurs sensualités et leurs désirs pour mettre en lumière la profondeur de ce qui constitue nos féminités, nos identités profondes. En touchant à tout, supports, formes, esthétiques et rhétoriques diverses, Olivia De Bona propose un éventail de visions, toujours cohérentes, souvent empreintes d’une douceur de surface qui renferme en son sein une force inattendue (enfin ça dépend pour qui). Son parcours débute au début des années 2000 en région parisienne. Liée au collectif le 9ème concept, elle fait des tours de France de création, participe à moult projets de différentes natures et évolue dans ses pratiques à force de rencontres et de collaborations diverses.

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Olivia est une meuf normale, qui a envie de créer, envie de se dépasser, de chercher dans l’immense patrimoine artistique des références et des inspirations, c’est une artiste dans l’âme, dans les doigts, dans les idées et surtout, dans la vision.

Les premières minutes, notre conversation vogue d’un thème à l’autre, passant des difficultés d’être travailleuses indépendantes, aux joies de la liberté en passant par la fameuse « conjoncture économique ». Très vite, la question d’être féministe dans son travail se pose. En effet, Olivia de part ses représentations des corps féminins s’est vite vue « taxée » de féministe.

L’usage de « taxée » est fait en pleine conscience car il illustre bien le paradoxe du poids de cette étiquette. Contrairement à nos espoirs de porter les idées féministes sur le plan personnel et de vouloir les insérer dans l’Art, la réalité des pratiques  artistiques féministes souvent se voit réduite aux  potentialités politique des œuvres, et ce souvent séparée de l’intention originelle des artistes.

L’existence d’un monde de l’art féministe et d’un monde de l’art féminin, et ce partout dans le monde mérite d’être relevée et observée de près. Avez-vous remarqué qu’aujourd’hui, les expositions féministes sont de plus en plus nombreuses ? Qu’à première vue, les travaux des femmes prennent un peu plus de place sur les différentes scènes artistiques ?

Ma réponse à moi c’est oui mais non. Celle d’Olivia ? Oui, MAIS c’est chelou.

Elle me raconte ses mésaventures en tant qu’artiste femme. Depuis quelques années, une forme bien particulière de requête lui saute aux yeux :

« Souvent des gens m’appellent en mode « Salut ! on cherche une femme pour équilibrer notre expo et on a pensé à toi! » et moi je me dis bah ouais mais du coup tu ne me choisis pas pour mon travail ». Tout  (ou presque) est une question de communication. 

Cette fameuse histoire des quotas de représentation. L’ambivalence sur cet enjeu est à son maximum dans une époque où il semblerait qu’on nous demande de choisir notre camp. Être artiste ou être femme, pick up your team. C’est une injonction absurde et résolument sexiste. Souvenez-vous une époque où nous avons demandé aux hommes de choisir leur identité ou du moins la manière dont ils se présentent au monde aussi limitée. Allez-y réfléchissez…Ouais, moi aussi j’ai galéré.

Ce constat mis à plat, nous sommes arrivées à la question encore plus épineuse des féminismes dans l’art, ou du moins de la difficulté qu’éprouvent beaucoup d’artistes femmes voulant porter ce mouvement à se reconnaître dans la manière dont les travaux féministes sont représentés. Par exemple, Olivia cite une expérience dans une exposition collective féministe en région parisienne :

« J’étais là et au mur je voyais des chattes, des chattes et des tampons. Alors bon, oui c’est important de redonner de la visibilité à ces sujets tabous, mais c’est un peu bizarre de voir la même chose. Il y a d’autres choses à représenter ».

Au-delà d’une surreprésentation des vulves et du silence autour des sexualités féminines, je crois que ce qu’Olivia voulait pointer du doigt, c’était la conformité du discours et la réduction (encore et toujours) des femmes à leur sexe. En limitant les perspectives d’échange et en gardant relativement fermées les questions entourant la condition des femmes et la participation des femmes aux discours de société, on les invisibilise encore une fois.

Pour ma part, un autre point me saute aux yeux dans sa remarque. Les expositions féministes collectives. Elles pullulent. Partout. Montréal ou Paris accumulent ces initiatives qui rassemblent des dizaines d’œuvres d’artistes femmes plus ou moins connues en leur associant à toutes une étiquette semblable : FÉMINISTE.

Hum hum. Comment, au milieu de cette accumulation, le public des différents milieux artistiques peut-il réalistement se faire une idée des messages transmis en profondeur ? En effet, si l’on tente de démêler un peu les grandes visions féministes ayant un poids dans la balance des idéologies actuellement, c’est un bordel, un peu moins joyeux que l’atelier dans lequel Olivia et moi discutons.

Pour une raison que j’ignore, il semblerait que la volonté de faire des mouvements féministes -encore vus très globalement et médiatiquement comme un seul mouvement- un contre-pouvoir global visant (selon un grand nombre de détracteurs) à détruire le système patriarcal, on fonce encore une fois vers la dérive du tout consensuel. Parce que pèse lourd ce souhait de mettre tout le monde d’accord pour ne pas « desservir le mouvement », on met toutes les femmes dans la même boîte, toutes les œuvres dans la même galerie, sans finalement laisser leur chance aux artistes de s’exprimer en profondeur sur les thèmes qui les intéressent et qui les ont menés jusqu’à leurs créations.

Il suffit de se projeter dans une réalité un tout petit peu différente pour saisir à vif à quel point nous pouvons améliorer la qualité de la prise de paroles des artistes féministes. Prenons l’exemple du travail d’Olivia. Attention, mise en situation :

Une galerie parisienne, murs blancs, vin rouge dans verres ballons. Sexy sushi dans les enceintes. Crowd engagée, conversations actives. Dans la vitrine est installée fièrement l’affiche de l’exposition en solo d’Olivia De Bona, sous-titre (inventé) : Une interprétation féministe des représentations du corps des femmes chez Olivia de Bona.

Voilà qui change un peu ! Ici, la différence est subtile mais de taille. Le travail d’Olivia, n’est pas à proprement parler féministe. C’est elle qui l’est, et à travers ses différentes œuvres, elle nous offre l’opportunité, au public, aux analystes et aux critiques, d’adopter un regard féministe (ou autre) sur l’ensemble d’une série, ou d’une sélection d’œuvres en tant qu’ensemble. A contrario d’une expérience de son travail perdu au milieu d’autres créations tout autant pertinentes, c’est une immersion dans une réflexion auquelle nous pourrions avoir accès. Par-là, les spectateurs et spectatrices des œuvres, accompagnés par l’artiste et/ou les galeristes, ont le choix d’aller en profondeur dans la pensée féministe de l’artiste. En ce sens, j’entends imaginer, d’une artiste après l’autre.

Mon point ici est de mettre en lumière le fait que de nos jours, en France comme au Québec, se côtoient dans un nombre limité d’espace dédiés, un grand nombre d’artistes aux pratiques plus ou moins ouvertement féministes mais se perdant les unes les autres dans la foule aux yeux d’un public souvent mal outillé pour discerner une pensée d’une autre, une idée d’une autre. Je crois, ou du moins j’ai l’impression, que les grands patriarches ès Arts ont fait semblant de laisser de la place aux femmes dans l’art, sous condition qu’elles restent discrètes et que leurs messages jamais n’empiètent sur l’autre monde de l’art, celui qui est légitime sur les marchés internationaux, celui qui est vu comme ayant ce potentiel-là.

Je crois qu’aux artistes femmes ont a sapé la notion d’éclectisme, on leur a susurré qu’il n’était plus nécessaire que le travail soit unique et que la vision soit explicitée. Pareillement, on laisse penser que les sous-tensions en lien avec les enjeux contemporains  peuvent être laissés de côté au profit des enjeux plus « généraux ».

Parler des femmes oui, parler des corps oui, des sexes aussi, mais parler de ces zones d’ombres que les grands médecins et autres professeurs tant inquiétés de la condition des femmes ont voulu invisibiliser, non non non.

Olivia, moi et tant d’autres femmes artistes ne sommes pas dupes, nous voyons bien qu’il est encore difficile (voire impossible dans certaines régions du monde) d’accéder à des espaces de visibilité des productions artistiques aussi grande que les hommes. Les inégalités de représentations sont encore présentes et il ne suffit pas de faire semblant d’écouter les féministes pour que l’on applaudisse la générosité des mécènes et des pouvoirs publics.

Il faut plus d’espaces, plus d’opportunités, plus d’argent.

Les budgets des grandes institutions dédiées à la mise valeur de l’histoire de l’art féminin et féministe est équivalent au poids d’un galet dans un océan. Le mythe de l’évolution des mœurs et du post-féminisme demeure solide, jusque dans les universités, les écoles d’arts et les galeries ou l’on demande aux femmes de se satisfaire d’un coin de mur pour exprimer une douleur millénaire et des problèmes systémiques qui devraient être regardés en face avec beaucoup plus de considération.

Ainsi, inspirée et stimulée par les interrogations de Virginia Woolf dans son essai Une chambre à soi, je pose ici la question de la pauvreté des femmes dans l’Histoire, et de la spécificité du regard féminin en lien avec cette idée du manque, du toujours-moins.

Comment déconstruire le mythe de la féminité dans l’art pour sortir des carcans de production artistiques qui nous enferment, sortir de la précarité et affirmer, par une plus grande présence de nos messages une autodétermination, que l’on souhaiterai par la force des choses et de l’Histoire, incontestable ?

Pour aller plus loin :

I love Dick, Chris Kraus, Flammarion, 1997. 

Une chambre à soi, Virginia Woolf, 1929.

Patti Smith, Just Kids, 2010.

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