Écrire sur le sexe : suis-je exhibitionniste ?

La question se pose puisque qu’on m’a désignée ainsi.

Parce que je parle de moi, parce que je parle de cul alors je chercherai à me montrer, à exhiber face au monde quoi ? Ma vie, mes fesses, mon savoir\pouvoir ? 

Cette idée de la monstration me choque et me perturbe sur plusieurs points. Si je suis exhibitionniste en écrivant, alors qu’en est-il de tout ceux et celles qui exposent leurs corps physiques dans des œuvres disponibles sur le net ?

Dans ce contexte de pensée, je crois que les visions différentes du corps et de l’intime méritent d’être confrontées. La mise en récit ou en images des corps et des sexualités sont-elles témoins d’un désir profond d’exhibition ?

Revenons alors aux bases. La définition officielle francophone de l’exhibitionnisme est la suivante : 

def-exhib

Selon cette définition, il existe plusieurs sortes d’exhibitionnisme. Cette qui s’appliquerai à mon cas serait donc l’exhibitionnisme de l’âme. Je plaide coupable, mais…

« Et parler est d’autant plus important que la sexualité est éminemment une aptitude, un art, un comportement – on prend le mot qu’on préfère – aussi culturel et personnel que naturel. Contrairement à ce que d’aucuns croient, le sexe ne peut pas être réduit à un comportement physiologique. Bien sûr, certains éléments le sont – être excité, bander, mouiller, jouir – mais ces composantes biologiques sont influencées par des données culturelles historiques comme des éléments éducationnels et personnels. Il faut donc parler – avec les précautions voulues – à l’autre, choisir le bon moment, les mots justes et non blessants mais il est important de dire comment on vit les moments d’intimité, ce qu’on aime et apprécie moins, ce qu’on voudrait… »

Par Joëlle Smets pour grandsoir.be

Dévoiler ses parties intimes dans l’espace public et partager ses réflexions ou perceptions dans un espace ouvert, connecté et dédié aux idées me paraît significativement différent. 

L’exhibitionnisme tel que défini par le CNRLT vise à satisfaire un désir sexuel spécifique. Dans une pratique telle que la mienne, littéraire, artistique et journalistique, les références des expériences sexuelles ou des rencontres passées ne me procure aucun plaisir sexuel. Par contre, le plaisir n’est pas totalement absent de ma démarche.

Plus précisément, il s’inscrit dans une volonté profonde de répondre à des questions difficiles autour des sexualités, des identités, des interrogations sociales et sociétales demeurant encore taboues.

Alors oui, je ressens un certain plaisir lorsque un.e lecteur\lectrice avoue avoir réfléchi, été aidé ou guidé par un de mes textes. Lorsque je parviens à écrire une poésie sensuelle et sans barrière et que mes mots émoustillent ou éveillent quelque chose chez autrui, je prends aussi du plaisir, je suis reconnaissante et encouragée à continuer.

MAIS, et ce point est central, il ne s’agit pas d’un plaisir sexuel. C’est une satisfaction humaine, celle d’avoir partagé, ému, chamboulé, touché ou même choqué parfois.

Sur un autre plan, je crois qu’il faut adresser la volonté même de l’artiste à partager quelque chose d’intime en soi.

Avant l’avènement du web, les créateurs et créatrices d’œuvres intimistes, érotiques ou même sexuelles étaient confrontés à d’incalculables barrières pour ne serait-ce que trouver des personnes intéressées par leur travail tant ces démarches artistiques sont systématiquement associées à une forme de déviance, à un aspect pervers de la personnalité des artistes qui dépasse le cadre de leur travail.

Pourtant, le public est là. Le public a toujours été là et ces qualifications réductrices font preuve d’une grande hypocrisie. Il est bien plus facile de consommer (dépendant de la géopolitique de notre territoire de résidence) de contenu politiquement incorrect que d’en créer, croyez-moi. 

Ceci dit, une fois que l’on fait la paix avec notre syndrome de l’imposteur – et cela vaut pour tous les artistes ou professionnels dévoués – partager, dévoiler notre travail peut aussi être le moyen de gagner grandement en liberté, du côté de la création comme de la réception.

En fait, et j’arrive ici à mon point final : il me paraît injuste sous prétexte que le travail est intime, d’être si souvent jugé sur le caractère sexuel du travail (encore que le mien est plus littéraire que sexuel…) et non sur la forme, la technique, l’intention du propos dans sa globalité.

Cette logique est somme toute assez conservatrice : elle implique l’idée que le partage d’un peu de soi est pervers. Pour autant, l’expérience de vie, de émotions, par son corps et celui des autres, est souvent le matériel de base des inspirations, des créations.

Serait-ce alors le temps que nous (artistes, amateurs, intellectuels, détracteurs) réfléchissions collectivement aux racines de ce tabou encore si puissant qu’est le sexe ?

Si j’écris, je parle et je crée autour de ce thème, c’est parce que je crois ce travail utile et urgent.

Si vous êtes mal  à l’aise à la lecture de cette confrontation, alors peut-être est-ce le moment de remettre en question votre rapport au corps, au soi, à l’intime, au privé et au public, au sexe et à la société.

Nous sommes nombreuses et nombreux à prendre à bras le corps les complexités qui nourrissent les réflexions autour des sexualités, et nous  ne cesserons de penser pour apporter des réponses, des solutions, tenter de palier aux inégalités qui découlent directement de systèmes patriarcaux bien présent (même si largement invisibles) dont l’un des angles d’attaque est le contrôle des corps et des sexualités (des femmes mais pas que).

 

Pour d’autres lectures coquines, intelligentes, politiques, irréverrentes, décadentes, incorrectes, exhibitionnistes par ici :

  • Maia Mazaurette et ses chroniques  sexo sur Le Monde
  • L’américaine Kidd Bell et sa verve unapologetic
  • Poulet Rotique et son blog génial
  • La plateforme Urbania, qui n’a pas peur de bousculer le status quo
  • Le podcast Bleu Bonbon qui vous amène dans l’intime avec pudeur
  • Les Brutes, duo de féministes badass au Québec sur Youtube
  • Ari Pop, artiste de performance Queer made in Montréal
  • Le recueil MILF par Marjolaine Beauchamp, auteure « Lo-FI » québécoise
  • La photographe Jeanne Ménétrier (dont une image illustre cet article) et son travail subtil de réflexions et de sensibilités hors-normes
  • Le blog Sexprimons -nous  créé par des étudiantes de Sciences-Po Bordeaux

À bientôt pour de nouvelles aventures, de nouvelles idées, sexy ou pas.

A.P

2 commentaires sur “Écrire sur le sexe : suis-je exhibitionniste ?

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  1. Allô!

    Il y a un peu moins de deux ans, dans le cadre d’un colloque de l’Acfas, j’ai présenté une réflexion théorique articulée à un dialogue autofictionnel écrit avec une amie. J’y abordais des questions qu’on pourrait qualifier d’intimes (relations mère-fille, angoisses, sexualité…). Cela dit, nous étions à mille lieues du porno, de l’inconvenant, du grossier.

    Lors de ma présentation, j’ai ressenti (physiquement) un malaise chez certaines personnes dans la salle. Le symptôme le plus évident de ce malaise : la présidente de la séance a retranché 5 minutes (sur 20!) à mon temps de présentation…

    À ce moment-là, j’ai eu l’impression de « salir » l’institution… Ça me préoccupe beaucoup depuis!

    http://www.commposite.org/index.php/revue/article/view/225/181

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    1. Bonjour Karine,

      Merci d’avoir pris le temps de lire ce texte, qui je crois n’est que le début d’une réflexion qui mérite d’être approfondie. Notamment sur la notion du « syndrôme de l’imposteur » qui fait reflet à ta remarque sur le fait de « salir » l’institution. En effet, malgré une prétendue ouverture d’esprit sur les méthodes exploratoires, il reste que prendre le pas de l’autofiction, surtout quand on y parle de sexualité, reste un chemin tortueux.

      Je vais lire avec attention l’article que tu as joint à ton commentaire.
      Merci encore ! A bientôt peut-être !

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