Rencontre avec Diglee : portrait d’une femme, artiste, passionnée et engagée.

Photographie par Pauline Darley 

Lorsque je m’installe chez Diglee, les couleurs m’apaisent, la lumière éclaire cette belle pièce décorée des voyages et des inspirations de l’artiste et l’atmosphère qui  y règne est propice à la confidence. Maureen Wingrove est une grande femme, une amoureuse de poésie, les mains libres, le cœur franc, et la jeune trentaine heureuse. 

Dans les yeux de cette illustratrice\dessinatrice\autrice\féministe et bien d’autres choses, je sens une flamme vibrer, une passion palpable qui ne nous quittera pas de toute la rencontre. 

Lyon, le 20 décembre 2018. L’état d’esprit de Diglee est fluide et doux. En ce moment, elle travaille bien mais avoue être plongée dans une profonde réflexion à propos de ces intérêts sur les questions féministes et de sexualités : « Quelles formes ces questionnements pourraient-ils prendre? » Ces interrogations sont nourries par des lectures, des œuvres marquantes  qui la suivent et reviennent souvent dans sa vie, comme des phares en mer, des repères intimes.

Dans son antre, elle parle de son lieu à elle, référence à peine voilée au livre « Une chambre à soi » écrit par Virginia Woolf dans son automnale Angleterre. Dans cet appartement qui lui appartient, la plume à la main, ses chats autour d’elle et ses trésors infusant l’espace de leurs magie, Diglee vit ses rêves, elle travaille d’arrache-pied pour atteindre ses objectifs de création. Elle me partage qu’au temps de ses premières publications, l’émulsion et le dynamisme ressentis se frottent à une conscience des réalités du marché du livre, conscience qui ne l’a pas quittée et qui fait d’elle un exemple concret de l’indépendance professionnelle des femmes.

Un rapport à la création personnel, intime et réel 

Dans son parcours artistique et créatif, Diglee répond à une énergie naturelle. Elle fait confiance à son instinct de liberté. Plus précisément, elle se plonge le cœur ouvert dans des projets auxquels elle croît, avec une intransigeance répondant à ses exigences personnelles.

Ses créations illustrées sont intrinsèquement liées à son amour pour le roman, un goût prononcé pour la narration et pour la fiction. Reprenant une de ses autrices favorites, Colette, « Il faut voir et non inventer », Diglee affirme un désir de travailler l’autofiction comme des accumulations d’observations, elle documente le réel à sa manière, avec son propre style.  

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Anais Nin, par Diglee, 2019

Autrice et illustratrice de bande-dessinée, Diglee est aussi une passionnée de littérature et d’histoire. Et parmi ses références ultimes, on trouve Anais Nin. Cette dernière est une écrivaine américaine d’origine espagnole et française pour qui la bédéiste lyonnaise nourrit une fascination que je partage par ailleurs avec elle. Lors de notre rencontre, j’ai la chance de découvrir un trésor : des éditions rares et certaines signées de l’auteure culte connue pour avoir rendu visible et reconnue une forme d’écriture dite « féminine » (même si cette catégorisation est aujourd’hui à débattre). Nin est aussi connue pour son attrait des choses de la chair et du cœur non plus dissimulées mais enfin livrées au grand jour. Ce qui est intéressant dans ce rapport à Nin, c’est que Diglee creuse, elle cherche, elle enquête pour comprendre les racines d’une création immense mais cachée pendant de nombreuses années, elle pense à la puissance de la transmission émotionnelle dans les journaux d’Anais Nin, pense à la poésie de ces romans tardifs et à l’impertinence de ces nouvelles érotiques.

Bref, je ne pouvais pas attendre la suite de cet article pour joindre ces deux femmes en mots et dans l’esprit, car cet amour qui lie Diglee à Nin est aussi celui qui la lie aux femmes poétesses, aux femmes artistes, aux créatrices et aux innovatrices du passé et du présent.

La bande-dessinée : le lieu du plaisir et de la recherche 

Certains la connaissent le mieux comme une autrice de bande-dessinée, et pour cause, elle en publie sur internet depuis 2007 sur son blog, et en livres imprimés sous le nom de Diglee dès 2011 avec Autobiographie d’une fille Gaga chez  Marabout. 

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Tome II – Le journal intime de Cléopâtre Wellington – Diglee – 2018

Depuis, cinq bandes dessinées ont été publiés sous son nom d’artiste, avec, comme petit dernier un couple fictionnel intitulé Le journal intime de Cléopâtre Wellington, en deux tomes, publiés chez Michel Lafont en 2017 et 2018.

Ses premiers liens avec le neuvième art s’inscrivent dans une consommation d’images presque compulsive. En passant par Claire Brétécher, puis Jean-Marc Reiser et la tradition du dessin de presse jusqu’au mythique Lanfeust de Troy, la BD prend une place dans sa vie qu’elle ne soupçonnera pas toujours comme une vocation en soi. En fait, alors qu’elle étude à la fameuse École Emile-Cohl, le métier d’illustratrice de bande-dessinée n’est pas encore un choix, c’est plus le lieu du plaisir, le lieu du dessin, de l’exploration de ses désirs et de ses ambitions de création. Entre ses premières planches et aujourd’hui, de l’eau a coulé sous les ponts. Une plus grande confiance en elle et un désir de s’affirmer en tant qu’individu, en tant que femme mais aussi dans la création même.

« Je suis une artiste parce que je cherche. Je réfléchis le monde et le retranscrit dans une forme écrite ou dessinée. » 

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Le monde des femmes pour Diglee  : une vision et un engagement 

Lorsque je pose la question à Maureen sur son rapport au « monde des femmes », je sens que cette expression la touche et qu’elle comprend ce que j’entends par là. Un monde peuplé de diverses féminités, de positions sociales, de rôles et de codes que l’on tente de déconstruire et d’autres que l’on accepte selon nos propres désirs, nos propres limites.

Ainsi, son entrée dans le monde des femmes s’est faite en deux temps. D’abord, dans l’enfance, elle est plongée dans un univers féminin. La figure maternelle est accomplie, créatrice et puissante. Sa grand-mère lui transmet son histoire et plus encore, Diglee confie : « Elle m’a communiqué cette mélancolie de la femme empêchée » (voir ci-dessous) et une de ses tantes, artiste, bohème et libre, lui partage la passion et la connexion acceptée envers les formes artistiques.

Portée par cette famille de femmes, elle se souvient de son premier vrai contact avec le féminisme vers 25 ans, à la suite d’un éveil nécessaire : plusieurs agressions répétées et un besoin viscéral de comprendre les mécanismes du sexisme, violents et souvent invisibles. Ses débuts dans les réflexions féministes sont solitaires notamment parce que le mot lui fait un peu peur. Dans sa vie, les échanges sont réservés à un groupe d’amies restreint, dans un objectif de déconstruction. Au départ, chacune partage ses expériences pour finalement réaliser les origines de nos vies de femmes, nourries par celles de nos ancêtres, par les luttes et les souffrances de ces  « générations de femmes Badass ». 

Dans ce récit de son lien avec le combat des femmes, je suis particulièrement intéressée par l’idée de la « femme empêchée » que Diglee associe aux générations de nos grands-mères et de nombreuses femmes avant elles. Ces femmes qui ont vécu leurs vies limitées par les cadres du systèmes. Ces femmes libérées notamment par la révolution sexuelles des années 60-70, et dont aujourd’hui, nous comprenons mieux les luttes et les souffrances. Pour remédier à cet état de fait et avancer en tant que femme, elle recherche une indépendance propre à sa vie, un parcours anticonformiste allant dans le sens contraire à la société patriarcale.

libreCette conscience des processus d’oppression encourage alors Diglee à développer un regard large sur la situation des femmes, De l’enfermement dans un rôle au contrôle du corps, il n’y a qu’un pas et ce sont notamment à travers des collaborations que Diglee participe au discours social et politique. En 2017, elle illustre le livre d’Ovidie, Libre, qui cherche à déconstruire les diktats sexuels imposés aux femmes à travers un manifeste brillant et drôle.

Ce projet, « de l’ordre du militant«  amène Diglee à explorer d’autres zones de son travail. Au vu de l’objectif de l’ouvrage, elle s’interroge sur les corps restreints par la société. Diglee rappelle, à l’instar d’Ovidie, que malgré une non-reconnaissance sociale, ces corps sont  libres et plus encore, « ces corps  existent « , on doit les rendre visibles. Elle se demande « comment parler de ça ? ; Comment aborder ce thème sans tomber dans la réduction sexiste ou grossophobe ? « . Cet instinct de remettre en question ses propres codes de représentation, de ne pas fixer sa création dans une tendance visuelle, est sûrement l’un des éléments qui distingue  le travail visuel de Diglee.

Au delà de la création, des idées et des ambitions de changement 

Entre deux références artistiques, l’envie de parler féminisme nous prend. De mon côté, je vois dans le travail de Maureen une force tangible de participer à l’élan contemporain qui voit les femmes différemment et qui les écoute.

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JOUR 4 Marie Nizet Poétesse Belge 1859-1922

Plusieurs champs d’action l’intéressent particulièrement. Parmi eux, l’enjeu de l’invisibilisation des femmes artistes prend une place de choix. Depuis 2015, elle participe au challenge Inktober sur les réseaux sociaux, défiant les artistes visuels à créer durant tout le mois d’octobre des illustrations à l’encre. Pour sa part, elle concentre son attention sur les poétesses disparues, ces génies de mots et de sensibilité dont les création depuis trop longtemps prennent la poussière dans les librairies et les bibliothèques. Ce travail de création et d’archivage est sans aucun doute puissant, nécessaire et d’une qualité artistiques hors-norme. 

 

Par ailleurs, de part un cheminement personnel et intellectuel, les questions entourant la sexualité des femmes et leur auto-détermination l’ont poussé à s’interroger sur notre volonté collective à ne pas regarder les choses en face. Plus exactement, le sujet éminemment tabou de la soumission des femmes se dessine et la pousse à poser la question : « Où sont ancrées les racines de nos désirs de soumission ? « . De ces désirs-là, elle affirme le besoin que les créateurs et les artistes ont de  déconstruire les schémas, les représentations, notamment dans les industries culturelles et pornographiques.

« Je trouve ça trop facile de tomber dans l’écueil  du « oui mais c’est juste du sexe, par ailleurs j’accepte la soumission dans ce cadre -là ». C’est trop simple et ça  ne peut être anodin dans une vie humaine de vouloir se faire battre, humilier, insulter, ou tout simplement physiquement maîtrisée. Et pourtant c’est un des fantasmes les plus répandus et quelque chose que l’on voit beaucoup dans les productions pornographiques » 

Ce qu’elle veut dire par là, c’est que les femmes souvent acceptent cette situation en se conformant plus ou moins consciemment aux normes sexuelles qui les ont gardées silencieuses pendant très longtemps. Aujourd’hui, grâce aux discours de plus en plus ouverts sur les questions de sexualités, les femmes et les hommes apprennent à déconstruire des normes et Diglee aussi, par son art et par ses réflexions.  Pour elle, les violences sexuelles et les violences faites aux femmes sont encore trop normalisées. Les mouvements de dénonciation sont un témoin de cette réalité. Certaines personnes victimes d’agressions (dont la source se situe souvent dans une idéologie de la femme soumise, inférieure, sans voix, sans volonté) se relèvent et parlent mais encore beaucoup d’entre elles restent silencieuses et là vient s’insérer le rôle des artistes : éveiller les esprits, mettre en images les réalités, parler des problèmes, débloquer la parole.

manon garciaComme pour nombre de ses réflexions, la littérature est un moyen, un canal de compréhension pour cette artiste aussi sensible aux images qu’aux mots. Elle cite avec emphase l’ouvrage « On ne naît pas soumise, on le devient » écrit par Manon Garcia publié en 2018, en France, pays où la notion de soumission des femmes est cristallisée dans les codes sociaux sous-couvert d’une injonction d’élégance et de féminité à la française. 

Dans cette idée, Maureen rappelle qu’une des raisons d’être du féminisme se situe dans la contradiction des idées dites essentialistes qui proposent une vision binaire des rapports hommes-femmes. En effet, l’essentialiste suppose une infériorité biologique des femmes vis à vis des hommes, l’existence de rôles fixes qui nous enferment et ramènent les femmes dans ce carcans que Diglee a nommé les « femmes empêchées ».

Pour en savoir plus sur l’essentialisme : 

Les femmes sont plus douces, plus attentives aux autres… Mais qu’est-ce qu’elles sont bavardes. C’est une histoire d’instinct maternel et de cerveau gauche, ça !”, “Les hommes sont des conquérants… Mais ne savent pas faire plusieurs choses à la fois. Que voulez-vous, la téstostérone et le cerveau droit, on ne se refait pas…” 

A l’issue de cet examen  sur cet aspect de la sexualité dite féminine, Diglee parvient à une conclusion : « Il existe encore une disposition des femmes à être un objet sexuel, à être la meilleure amante pour l’autre. On entre alors dans une boucle de l’objet-sujet, de la femme-soumise »

Cette conscience d’une existence différente en dehors de l’hétéropatriarcat n’empêche pas les femmes en début de carrière de se sentir jugées, scrutées dans leurs ambitions de réussite tout comme dans leurs corps. La strictitude des normes sexuelles rejoint la position majoritaire de la femme dans la société : de moindre importance. Tout comme elles sont moins rémunérées, leur jouissance est  moins importante, tout comme leurs créations sont moins visibles, leur plaisir n’est pas mis au centre de la relation sexuelle comme peut l’être la sacro-sainte éjaculation masculine. Ceci dit, les choses évoluent et les imaginaires se transforment. Le clitoris débarque en force et les affirmations de soi sur le web et l’éducation sexuelle pour tous se démocratisent. Sur Instagram, des comptes pro-sexe et féministes se multiplient : T’as joui , Les garçons parlent , Clitrévolution , entre autres.

Diglee et le féminisme en France : une compréhension ancrée et un refus du status-quo

Interroger Diglee sur sa perception de la lutte et des discours féministes français s’est imposée comme une évidence. À la suite du déferlement médiatique ayant suivi le mouvement social #metoo ou #balancetonporc en France, la réaction de Diglee n’est pas décorée de nuances mais teintée d’une déception face aux réactions conservatrices de Catherine Deneuve ou Catherine Millet, toutes deux défendant la « Liberté d’importuner ». Face à ces contrecoups, Diglee partage une sensation de recul :

 » À chaque fois que nous croyons avancer  sur la cause des femmes, on nous fait comprendre que non. En France, on ne comprend pas que le féminisme c’est parler de consentement. Avec #metoo et #balancetonporc, on a retenu que les hommes ont peur de mettre l’accent sur eux. Pourquoi avoir insisté médiatiquement sur « Pauvres hommes »?

En fait, en France, les femmes hétéro sont dans une situation très ironique d’appartenir au groupe majoritairement opprimé et de chercher le salut chez l’Homme. Nous peinons à nous dire que nous sommes complètes en tant que femmes »

Des luttes mises en action 

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Illustration pour le Nouveau Magazine Littéraire – Février 2019

Ces derniers temps, elle a décidé de mettre en action ses convictions et de s’engager sur les questions les plus urgentes à ses yeux. Parmi elles, la féminisation de la langue française. Lorsque nous nous sommes rencontrées au mois de décembre, elle glissait dans un rire espiègle « Je chie sur l’académie française ». Depuis, l’institution a ratifié un changement majeur : la féminisation des noms de métiers dans la langue française. Ce n’est que le début de revirement plus grand, nous l’espérons, et Diglee, sera pour sûr, en première ligne de cette lutte essentielle à la reconnaissance de toutes et tous dans la société. 

Des liens existent entre tous ses projets artistiques et militants, une volonté : chercher le groupe, rassembler les femmes, instaurer un bienveillant sentiment de sororité et de solidarité pour avancer et grandir collectivement.  Ce souhait prend la forme d’une réaction face à une société dans laquelle le mythe du « féminisme-terreur » est encore bien solide. À partir de ce constat alarmant, Maureen use de ses talents d’illustratrice et de sa voix publique pour exprimer un désir de vivre-ensemble et d’égalité. Ce souhait de mettre en valeur les femmes en tant que féministe peut être vu comme excluant pour les hommes, mais ce n’est pas le cas.

Dans les mouvement féministe globaux, on entend de plus en plus une réponse des hommes qui ne se trouvent pas dans notre mouvement, et pour cause : nous avons pas les mêmes problèmes. Tandis que les artistes femmes comme Diglee se concentrent sur l’évolution positive des conditions de vie des femmes, nous avons besoin que des hommes prennent le flambeau pour eux-mêmes. Nous ne pourrons pas faire le travail pour tous, alors hommes-lecteurs, n’hésitez pas, prenez le temps de vous parler, de nous parler, de prendre des initiatives, d’engager des débats. 

Diglee et les étoiles de sa constellation, poésie et arts, une vie plongée dans le rêve et la création 

Dans cette logique de groupe, d’aimer les femmes dans leur individualités, dans leurs différences, leurs failles, leurs désirs, leurs ambitions et sa vision à elle de ses choix personnels et artistiques, je vous partage pour terminer un moment d’intimité entre Diglee et moi-même, une réflexion sur les constellations humaines et sur la place de  la poésie dans le  monde contemporain : 

Vous pouvez suivre son travail sur Instagram, sur Facebook et sur son blog.

J’espère qu’ensemble nous poursuivrons à apprécier l’art, les idées, l’humanité dans toutes ses contradictions, sa complexité et sa beauté. Ensemble, c’est vous et Diglee, et moi. On ne le dit pas assez souvent peut-être mais nous sommes tous dans la même galère, dans ce fou monde, sur cette merveilleuse planète, mus par des élans souvent inconnus, émus par tout et rien, humaines et humains.

Alizée Pichot 

 

 

 

 

 

 

 

 

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