Les seins ne se cacheront plus : un enjeu féministe et Queer

Illustration par la merveilleuse Charlie Bourdeau 

Au début du mois d’août 2019, plusieurs personnes, s’identifiant comme femme ou personne non-binaire, cisgenre ou transgenre, se sont rendu.es à la piscine en tombant le haut. Écrire cette phrase aujourd’hui met en valeur l’absurdité de la nouvelle. En effet, dans le monde dans lequel nous vivons, il reste anormal qu’une personne portant des seins ne puisse, librement, sans avoir l’impression de porter un « statement« , profiter du soleil sans ranger sa poitrine dans toutes sortes de tissus, toutes sortes de formes, parce qu’à un moment donné, des hommes un peu partout dans le monde, décidèrent que cette partie du corps dit féminin serait à dissimuler.  Libérer les corps, c’est aussi libérer les identités, voir des corps trans, c’est voir l’humanité et il semblerait que l’envie de ne plus se soumettre se lève une fois de plus, ça tombe bien, c’est l’été. Avant de commencer, on clique sur Play juste en dessous et on s’enivre avec Safia Nolin, ses notes divines, ces corps et ces seins :

Une suite de réactions, un appel à l’action

Le 22 juin 2019 est né sur Facebook le Projet Tremble. Cette initiative s’ancre sur une indignation légitime et un désir de mouvement par la confrontation. Leur but est on ne peut plus clair:

« Ce que nous voulons, c’est que la ville de Montréal prenne une position claire sur le flou législatif entourant le fait de se balader topless pour les corps non masculins. L’égalité des droits passe par l’égalité des corps et c’est pour cela que nous nous battons. »

Le 12 juin, Cyd Alter, activiste et personne trans partage sur les réseaux le témoignage d’une journée caniculaire remplie de harcèlement et d’une intervention abusive des autorités policières. La raison de ces comportements : une personne ayant des seins et pas de T-Shirt –OR, il est permis et accepté globalement de voir des personnes -assumé comme des hommes – déambule dans la rue torse nu lors de ces innombrables journées brûlantes.

valcartierAbsurde me direz-vous ?

Oui, d’autant plus qu’aucun cadre légal n’interdit formellement les femmes de se balader ainsi. La loi ne l’interdit pas certes, mais les mœurs, la morale, les insidieuses croyances héritées d’une idéologie patriarcale insidieuse et invisible ne sont pas sans conséquences. En effet, le 19 juillet dernier, le centre aquatique Val-Cartier Calypso publie un communiqué informant l’interdiction des torses féminins nus sur l’ensemble de leur parc. Depuis, le Parc a su assouplir sa politique mais reste sur ses positions concernant la dimension morale et l’idée du « respect » ou plutôt du non-respect implicitement associé à une personne ayant des seins non-couverts. 

«  Au contraire, on ne s’attend pas à avoir beaucoup de gens qui essaient de tester les limites de cette politique-là, puisqu’ici c’est bien connu de tous, c’est un parc aquatique familial. Nos clients sont toujours extrêmement respectueux, que ce soit par le langage, le comportement ou les tenues vestimentaires. » Marie-Ève Doyon, porte-parole du Groupe Calypso-Valcartier

Les propos de Marie-Ève Doyon témoignent d’un conservatisme latent et nié, visible de manière exponentielle sur les espaces de commentaires sur Facebook ou instagram. Les cyberviolences une fois de plus se font sentir et les harceleurs se manifestent, avatars à l’appui, pour soutenir leur liberté de juger les corps et les fonctions de ces derniers dans leur autonomie. Le comité fondateur du Projet Tremble ont par ailleurs témoigné d’une violence verbale accrue mais heureusement temporisée par un accueil positif et des messages bienveillants : « Nous recevons beaucoup de retours positifs quant à l’action et c’est ce qui nous donnent la motivation nécessaire pour continuer cette action qui demande du courage, notamment vu la violence de certains propos que nous pouvons recevoir sur les réseaux sociaux. »

Juger pour se rassurer ? Insulter pour ne pas se remettre en question. Cette prise de liberté imposée dans la décision de ne pas porter de haut de maillot de bain, semble-t-il vient provoquer chez certains détracteurs des émotions contraires. 

À l’origine du Projet Tremble, Agathe, Cyd et Em. Avec ielles plus d’une centaine d’intéressé.es qui ne veulent plus de soumettre à la dictature des corps renforcés par les images policées des individus qui s’autonomisent mais se conforment aussi à des règles dont on a oublié les origines. Réponse équivoque pour idée qui provoque, le projet Tremble s’empare des murs de la ville pour diffuser des messages à l’image de la colère induite par cette police du féminin, toujours justifiée, toujours injuste. 

READ (if motivated): Non-Binary and GenderQueer Ressources :  a list of 87 scholarly sources and 35 non-scholarly sources  (although  focused much more heavily on scholarly sources) by Florence Paré  & Nic Rider 

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au cas où ce n’était pas déjà clair

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Depuis le début de l’été, plusieurs rassemblements se sont organisés grâce à des groupes privés sur Facebook et une synergie collective. Membre de ces groupes et soutien de ce mouvement de libération, j’ai recueilli les propos des actrices et acteurs de changement impliqué.es.

Le Projet Tremble met l’accent sur l’acceptation des frontières floues entre les genre et l’urgence d’appliquer les évolutions et de respecter la dignité des personnes qui ne veulent se dire femme ou homme, la lumière est mise sur l’injustice commise à chaque chandail renfilé et sur les effets déjà perceptibles de ce mouvement :

« Il est impensable que les mêmes droits soient attribués à certain et interdits à d’autres sous le seul prétexte de leur apparence et de leur genre. L’égalité est inatteignable si un type de corps se mérite des droits que les autres n’ont pas. Il est temps que le corps dit « masculin » ne soit plus perçu comme le seul corps neutre et acceptable et que tous les autres soient sexualisés, mesurés, et jugés provocant. Dans l’espace public, nos corps dérangent, de par la place qu’ils prennent, de par leur pilosité, de par leur couleur. Le fait même d’avoir ces inégalités face au traitement d’un corps nu est un symptôme de la hiérarchie sociale et culturelle de l’homme blanc cis hetero dans laquelle nous évoluons. Cette libération des corps ne correspondant pas à ces normes met en difficulté la machine patriarcale.

Cette action collective est un pas en avant car elle permet aux individus qui tombent sur les affiches de se questionner, notamment sur leurs privilèges dans la société. De plus, elle permet également aux personnes qui se sentent déjà concernés par cet enjeu de se réunir, de trouver un endroit où iels se sentent acceptés, non-jugés et où leur corps n’est plus un objet sexualisé mais un objet politique, un objet de révolte et de combat.  » PROJET TREMBLE 

La colère se fait sentir, ensemble pour le changement

Le 1er août à Montréal, plusieurs personnes se sont rendues à la piscine Laurier dans le but de tester le nouveau règlements de la ville de Montréal limitant le règlement vestimentaires au port d’un bas de maillot. Aurore Juin, une des initiatrices du groupe À la piscine et sans brassière » explique clairement leur idée: « Ce n’est pas une sortie collective en fait. Ce n’est justement pas un événement. Le but en montant ça, c’était de faire une sorte de plateforme pour les personnes ayant des seins et voulant se mettre torse nu (ce qui est mon cas). Le principe est simple: une personne veut se mettre torse nu à telle piscine tél jour à telle heure, elle l’écrit sur le groupe, et attend que d’autres personnes disent « Ok moi aussi j’y serai, torse nu aussi » . Ce qui m’empêche d’enlever le haut, c’est la peur d’être stigmatisée par les gens qui n’ont jamais réfléchi à l’égalité des sexes, et d’être humiliée, regardée lourdement. Alors ce groupe est une manière de se backer entre nous. On n’est pas obligé.es de se tenir ensemble à la piscine. Mais on sait qu’on est au moins deux, et que si il y a un problème on va se soutenir« 

Une membre du groupe me confie via Facebook : » Je parlais de ce sujet à mon amie sur la rue St-Jean et un dude qui nous a entendu nous a dit/crié (on s’était éloigné en marchant) un truc du genre : « Ben voyons, c’est tellement beau un décolleté, et ca garde du mystère, sinon on trouverait ça moins spécial au lit » …je lui ai rappelé que nous les femmes*, on était pas une commodité qui servait les fantasmes des hommes et qu’on était des humains avec nos propres désirs….bien sûr il a pas vraiment compris. »

L’idée de collectif de soutien est essentiel, elle prend aussi ses racines dans les traditions militantes féministes et queer, pensons aux Femen – ayant provoqué les émules intellectuelles en 2013 au Québec, aux lesbiennes, aux hippies, on pense à tout sauf à l’instant présent. En 2019 : avoir des seins, et se croire libre de vivre sans soutien-gorge et d’aller se baigner sans brassière, c’est pas tout à fait normal. 

Ce mouvement, rendant visibles des corps gros, des poitrines de toutes sortes, de celles qui tiennes, de celles qui tombent, des jeunes, des vieilles, des disparues, des opérées, de toutes les couleurs, de toutes les formes, nos seins sont là et ils demeureront présents. 

D’autres témoignages viennent appuyer le soulagement qu’ont pu apporter cette ouverture de la parole ainsi que la possibilité de sortir en groupe :  » Ça dilue la pression des regards, et ça envoie un message nonchalant mais clair: je lis un livre, l’autre personne torse nu se baigne… on est juste deux personnes normales, et comme ton frère ou ton cousin: on a juste un bas. J’espère vraiment que ça peut désexualiser les seins dans l’espace public une piscine à la fois« .  Certaines personnes avaient déjà l’habitude de faire du ‘ »sein nu’ en privé, ou de ne pas porter de soutien-gorge. C’est bel et bien le fait de pouvoir en parler et d’agir conjointement qui change les choses.

Nombre de voix, comme celle de Laura Louzzi Sonntag , massothérapeute à Montreal, expriment une forme une suite logique pour beaucoup de femmes et de personnes non-binaires et trans vivant déjà sans brassière et forcé.es d’en porter pour aller se baigner : « Je suis pour le sein. Mais loin d’être militante ou de me battre avec le monde.
Cette évolution dans mon expérience n’est pas vraiment rejetée.
Je n’ai jamais eu l’impression que mon non port de la brassière soit un problème, pourtant je suis massothérapeute et donc travaille avec des clients tout le temps.
Les yeux de tout le monde s’habituent déjà. Je fais comme si de rien n’était et ce n’est jamais arrivé qu’on me fasse de remarque sur le sujet. Sauf des pouces d’encouragement d’autres femmes qui me disent qu’elles n’osent pas.' »

Les seins, de l’érotisme à la provocation, un seul pas 

Depuis ce le début de ce qui est vu comme une déferlante féministe par le fatigué Richard Martineau, le collectif non-officiel rassemble les personnes souhaitant défier la morale et des codes arbitraires. Via les réseaux sociaux, au Québec, plus de 300 personnes sont rassemblées et communiquent sur leurs sorties à la plage et à la piscine sans brassière. En particulier, sur le groupe « À la piscine et sans brassière »,les témoignages affluent, et globalement les réceptions sont positives. On note les commentaires désobligeants sur une plage public, les « c’est malaisant pour les enfants » , comme si les enfants ne savaient pas faire la différence entre leur mère et toutes les autres les femmes, comme si un enfant sexualisait systématiquement et comme si les femmes aux seins libres, par exprès cherchaient à pervertir la jeunesse…. Ah ! Les belles valeurs misogynes venant appuyer des croyances biaisées par l’influence de codes moraux ou religieux effrayés par les corps féminins. Une femme ayant participé au mouvement témoigne en ce sens : « C’est associé à un manque de respectabilité, au nudisme, à une forme de déviance qu’il faut cacher aux enfants. Mais ça, c’est juste parce qu’on associe les seins à de la sexualité… qu’en est-il des personnes trans? il faut déconstruire tout ça. C’est simplement encore des points de vus cis-het toxiques qui nous dictent encore et toujours comment se vêtir, se tenir, en fonction d’un genre avec lequel on nous accable ».

Pamela Dumont, fondatrice du mouvement Maipoils, comédienne et activiste a elle aussi répondu à l’appel de témoignages. Cette dernière déjà engagée sur la cause de la libération des corps, des esthétiques et la déconstruction des normes, met l’accent sur l’absurdité de telles règles régissant la liberté de nos déambulations et imposant des codes de conduites aux êtres, femmes et personnes non-binaires en particulier.

« Une partie de la population a choisi pour le reste d’elle que le neutre acceptable – et privilège genré – serait le pectoral carré, le mamelon poilu, la silhouette en v, les bras musclés… exposant la différence entre le potentiel sexy d’un homme et celui d’une femme, où le premier se voit libre de l’utiliser et la deuxième, est toujours trop près d’être vulgaire ou indisciplinée.

Le message est clair. En se foutant des regards possessifs et ébranlés, les femmes prennent possession d’elles-mêmes en affirmant : je n’existe pas pour toi.

Ce qui fait peur dans la liberté des seins et la liberté des poils est la liberté de pensée et d’actions des femmes, soit leur indépendance absolue.

Bref, nous n’avons pas à porter la psychothérapie des esprits troublés d’avoir un jour dépendu de seins pour se nourrir et grandir, d’être sortis d’un vagin, d’être si près les uns des unes en potentiel pilaire. Nous n’avons pas à accorder d’importance à ceux et celles qui veulent fermer les fenêtres de nos corps. Que leurs fenêtres seules soient closes si la vision des autres les démange à ce point.

C’est depuis belle lurette le temps d’abattre les croyances et de se foutre la paix.  »

Pamela Dumont

Ensemble, à plusieurs, nous sommes plus fort.es. Nos seins, exposés en groupe, sans honte et sans ambition, seront-ils respectés à leur juste valeur et enfin perdront leur sacralité ancestrale au profit d’une curiosité sur la diversité des corps et des façons d’être soi ?

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