Lettre Anonyme non-anonyme par Marine Siguier #5 – La Silencieuse

Petite, j’ai longtemps fantasmé des estrades, des micros et des foules en délire. Je m’imaginais sur scène, enfin vue, regardée, admirée, et ma mère au premier rang, les yeux brillants d’amour et d’admiration.

Comme tous les enfants timides, on m’a fait faire du théâtre. De ce stage d’extraversion forcée, je me souviens d’une sensation de mollesse dans les genoux, de l’odeur persistante de transpiration et du contact mes chaussettes en coton sur le sol collant de la MJC. Puis l’humiliation du texte oublié le jour du spectacle de fin d’année, le silence brûlant à la place du monologue final, et la présence de ma mère quelque part dans cette obscurité à la compassion mordante. Comment ce souvenir banal m’a torturée pendant des mois, à me mordre l’intérieur des joues et me couper les ongles très courts pour que ça saigne et ne plus y penser.

De ces milliers de petites blessures narcissiques, mon esprit inquiet a bâti au fil des années un monument de névroses, dans lequel je me retirais pour ne pas être exposée au regard des autres. Il fallait se camoufler, ne rien dire, identifier rapidement les autres taiseux et s’y accrocher de toutes ses forces. Ma scolarité s’est déroulée comme à travers une brume obscure, dont j’ai très peu de souvenirs. Je me demande souvent quelle subtile combinaison de loterie génétique, d’éducation et de fréquentations, distingue les enfants épanouis de la bête aux abois que j’étais alors.

Je sais juste qu’il faut maintenant que je dise ces souffrances là, qui ne se racontent jamais ou si peu, car elles vivent au sein d’individus aux lèvres closes.

J’ai conscience que ces obstacles semblent dérisoires aux yeux des extravertis, des sociaux, des bavards et des parlants. Quelle importance au fond, si la vie vous destine à l’effacement empathique des seconds rôles ? Je sais faire parler les autres, je connais toutes les techniques pour brouiller les pistes et ouvrir les coeurs, provoquer les confessions, flatter les égos, dérouler les sentiments. Je sais m’aplatir et me creuser jusqu’à devenir le vase qui contiendra toutes les larmes, toutes les fanfaronnades, toutes les frustrations. Les gens vous aiment forcément quand vous les écoutez. J’ai besoin qu’on m’aime, alors je tends l’oreille de toutes mes forces.

Je crois que ce texte c’est mon oreille qui devient langue. C’est ma première pierre bancale pour dire que moi aussi j’existe. J’écris pour dire qui je suis, pour m’adresser à ces gens que j’ai croisés toute ma vie sans leur laisser d’autre souvenir que celui de la silencieuse, de l’invisible, de l’effacée. Pour expliquer la timidité n’est pas un trait de personnalité, mais un voile dans lequel on s’enroule pour se cacher. Pour parler un peu au nom de tous ceux qui répètent à voix haute avant de passer un coup de téléphone, qui rougissent sans raison dans le métro, qui s’insultent sous la douche. Pour leur dire aussi que le monde est moins hostile qu’on ne se l’imagine, que la vie peut être belle et facile, pas toujours mais parfois, et qu’eux aussi ont le droit d’être vus.

Marine Siguier

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :