Portrait : Flèche Love, la musique pour les femmes, la musique pour l’âme, la musique pour la guérison.

Quand je rencontre Flèche Love dans la cafétéria de Radio-Canada à Montréal à la fin du mois de février 2020, je suis face à une femme qui me ressemble, autrement dit : une personne petite, avec des yeux puissants et un sourire inébranlable.

C’est de sa force et de sa poésie que j’ai envie de vous parler aujourd’hui. De la puissance de sa musique et de la beauté de son message. De l’intention claire de sont travail et du chemin qu’elle réalise, en musique et en tant qu’humaine, plus simplement.

En 2019, Flèche Love sort son album NAGA Pt.1 produit en tout petit comité et signé chez le label suisse Musique Sauvage. En 2020, NAGA Pt.2 dévoilera les nouvelles orientations de l’artiste, ses évolutions musicales ainsi qu’une communauté de femmes avec laquelle Flèche Love, crée, pense, développe « des nouveaux paradigmes » de création et de vivre ensemble.

« J’ai appris la douceur »

Dès le début de notre entretien Amina me parle avec le coeur. Son album NAGA bientôt suivi de NAGA II répond à un désir d’émancipation mais aussi de dépouillement personnel. Se libérer des douleurs, des colères, accepter de grandir en soi et pour soi.

Au fil des chansons, Flèche Love, sa voix et ses instrumentistes nous amènent dans une danse pleine de puissance, de magie presque. Elle y évoque ses expériences chamaniques, nous invite à rentrer dans la matrice bienveillante de l’amour universel et à sortir de celle oppressante du patriarcat homophobe et raciste.

Ci-dessous, SISTERS extrait du premier album de Flèche Love, une ode féministe à la sororité, à la douceur et à la force des femmes qui existe en chacun de nous.

L’album Naga Pt.1 s’ouvre sur un ballet électronique nous plongeant dans un autre monde : voix modifiées presque robotiques,  profondes harmoniques en cordes, ce que j’entends je crois sont les voix de femmes qui changent le monde en musique.

La première chanson chantée de l’album, Shapeshifter est une véritable une ode à la multiplicité de nos humanités, aux femmes qui s’adaptent et qui bougent tout le temps. Tout au long de l’album, d’une beauté grave et solennelle, la voix d’Amina, fluide et suave est accompagnée par les rondeurs d’une batterie qui n’est jamais très loin. Musicalement, cet album nous enveloppe, il nous emmène sur les terres du Maghreb, jusque sous le soleil brûlant d’Amérique latine, entre le français, le français, l’espagnol et l’arabe ; Amina rend hommage en mots et en musique à ses racines et le fait avec un brio qui laisse espérer une carrière musicale riche et généreuse.

Sororité, spiritualité, travail, féminisme Ces quatre mots sont importants quand il s’agit de parler de Flèche Love, aka Amina, une femme suisse d’origine algérienne par sa mère, une femme qui porte sa spiritualité dans son cœur, dans son art et dans sa voix. Ses mains aussi, tatouées comme le reste de son corps nous parlent d’un passé et d’un avenir invisibles mais réel.

Du passé, oui, celui des femmes de tous les temps qui furent placées sous silence, invisibilisées, abîmées. Du futur aussi, d’un monde dans lequel toutes les femmes sont libres, de vivre d’abord, de créer, d’aimer, de parler de s’exprimer, libérées de la peur de la violence des hommes et de la violence de soi  à soi que connaissent bien les femmes…

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« Je rêve aussi d’un monde où les hommes pourront rentrer dans leurs blessures, soigner leur enfant intérieur, et être aussi eux libérés de la violence, ce monstre qui avale tout sur son passage et qui finit par manger son hôte. je pense à la nécessité d’un travail en profondeur chez les femmes et les hommes. même si les femmes sont les principales victimes du patriarcat, je pense aussi que les hommes perdent beaucoup dans ce système. ils perdent la possibilité d’ÊTRE  eux tout simplement, ils restent enfermés dans un personnage, qui est finalement limité et tristement prévisible. »

Dans notre heure de rendez-vous, nous avons parcouru un éventail large de thèmes mais ce que je retiens de cette artiste, c’est son désir d’indépendance, une émancipation par elle-même visant à dire à toutes et tous : libérez-vous, faîtes les choses par vous-mêmes si vous le pouvez.

Avant d’être Flèche Love, Amina était la chanteuse du groupe suisse Kadebostany. Pendant plusieurs années, le groupe a tourné en Europe jusqu’à l’Amérique du Nord. Puis, par un déroulé fâcheux de problèmes que je tairai ici, Flèche Love est né de la séparation d’Amina d’avec le groupe.

Tous les choix qu’elle a du faire pour prendre son envol et trouver son espace personnel ont mené Flèche Love à s’entourer de personnes de confiance. À quelques mètres de nous, le regard penché vers son téléphone, il y a Olivier, son manager, souriant, présent pour elle, pour comprendre les désirs de l’artiste et gérer les logistiques parfois compliquées du monde de la musique.

« La musique est un laboratoire dans lequel la musique est au centre »

Écouter Flèche Love parler de la musique c’est un plaisir d’abord, mais c’est aussi un apprentissage. De son expérience dans ce monde difficile qu’est l’industrie musicale, Amina retire une détermination à toute épreuve mais aussi une éthique personnelle. Parce qu’elle veut être libre, en tant qu’artiste et en tant que femme, Flèche Love tente de « détourner les contingences » et utilise ses expériences passées pour parler de notre monde, de nos réalités loin d’êtres parfaites, et loin encore de l’égalité souhaitée dans son idéal.

Pour cela, Flèche Love décide de laisser « les solutions inconnues arriver ». Face aux difficultés de production ou d’enregistrement, on dirait qu’une spontanéité presque enfantine pousse Amina vers l’avant. Elle et moi, dans cette optique, discutons ensemble de ce qui porte nos forces créatives, nos élans de partage et notre envie profonde, sincère, de parler des « vraies affaires ».

« On nous fait croire qu’il n’y a qu’une seule place »

Parce qu’elle a subit les abus de pouvoir et la violence, Flèche Love veut lever le voile sur des réflexes et des comportements d’exclusion, des paroles accusatrices et dénonce ces mêmes-violences : sexistes, racistes, homophobes (entre autres).

Elle me dit, avec une air non défi mais de fierté :  » Au lieu d’être une victime stricte, j’assume d’être colère ».

Dans un TedTalk enregistré à Lausanne (Suisse) en 2017, Amina exprime avec une grande clarté les conséquences d’un silence imposé dans un parcours de vie et dans un parcours d’artiste. Elle parle des stratégies pour dépasser les freins qui nous sont imposés et de l’urgence existant de reconstruire collectivement des réseaux de soutien et de confiance pour un futur plus humain.

« Être une femme, c’est souvent vu comme négatif mais en fait, c’est important que tous, nous soyons en équilibre avec  les énergies masculines et féminines en nous ».

Dans sa réflexion personnelle, le féminisme d’Amina croise sa spiritualité et ses observations sur le monde dans lequel nous vivons. En me parlant de l’avenir et de sa vision de ce que ce vers quoi nous sommes en train d’avancer Flèche Love utilise plusieurs fois l’expression de « nouveau paradigme ». Pour elle, « nous sommes liés à tout et tout le monde est lié. Dans notre monde capitaliste qui divise par essence, nous avons tendance à nous subdiviser encore plus et à s’éloigner de l’unité et de la reconnexion avec l’autre.

Dans sa musique et dans son discours, Flèche Love tente  de changer de le rapport avec le public, assumer qu’il y a un vrai désir de communication au delà de l’art et pour le bien de toustes. En termes de féminismes, Amina me précise d’officie que pour elle, il serait bien dommage de se limiter au féminisme blanc qui prend toute la place.  Plutôt, ouvrir ses perspectives à des idées féministes issues des pensées intersectionnelles en acceptant que nos expériences humaines s’entrecroisent, que nous ne sommes pas à la même échelle et que certain.es accumulent les réalités oppressives.

« On nous éduque à voir les autres femmes comme des rivales »

En tant que femmes, il est essentiel que l’on s’intéresse aux paroles des autres, qu’on lise d’autres histoires.  Globalement, Amina ressent un traumatisme lié  à l’idée d’une survie des femmes grâce aux hommes, on est bombardés du « spectre de la femme vieillissante qui doit garder son homme ». Il temps de déconstruire cette réalité, notamment par des rassemblements de femmes qui se parlent et qui s’écoutent. En d’autres termes, Flèche Love nous conseille de remettre les pendules à l’heure.

Les références de Flèche Love

Pour aller plus loin dans nos féminismes

  • King-Kong Theory – Virginie Despentes
  • The will to change – Bell Hooks
  • Sister Outsider- Audrey Lorde

Pour aller plus loin dans nos spiritualités 

  • Nouvelle Terre – Eckart Tolle
  • Le livre du dedans – Rumi
  • La conférence de oiseaux – Farid Al Din Attar

Par-dessus tout, Flèche Love nous invite à redéfinir la notion même de succès, nous encourage  à être fidèle à nous-même, sans compromis, en prenant le temps. Nourrissez-vous de vie, d’art, d’amitié, d’amour et de soleil, et surtout, de musique.

 

Un commentaire sur “Portrait : Flèche Love, la musique pour les femmes, la musique pour l’âme, la musique pour la guérison.

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  1. « Je rêve aussi d’un monde où les hommes pourront rentrer dans leurs blessures, soigner leur enfant intérieur, et être aussi eux libérés de la violence, ce monstre qui avale tout sur son passage et qui finit par manger son hôte. »

    Quelle beau passage! J’ai adoré lire cet article, il est sublimement écrit. Je viens de découvrir ton travail et j’en suis fan.

    Aimé par 1 personne

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