Paris confiné & Présentations clandestines – Un texte de Stray

Les semaines, vides, sont longues. Vides de vie, de rencontres et de sens. Le sens qui nous tenait voilà un mois à bout de nerfs, nous faisait tenir nos journées à bout de bras, aujourd’hui le sens de nos vie s’effrite sous nos yeux, s’écoule entre nos doigts. Trois vides semaines à se perdre dans les rainures du plancher.

Pourquoi ?

Alors que d’autres sont dehors. Pas n’importe lesquels. Les mal payés, mais aussi les tu-ne-veux-pas-finir-comme-ça, et tous ceux à qui il est coutume de manquer de respect, juste un peu.

Eboueuse, caissier, infirmier : *PREMIERE LIGNE* Fait le jingle au journal du soir

Elles, triment.

Pour moi,

Pour nous :

Trois longues semaines à regarder des petites craques dans le plafond.

Je l’ai toujours su.

Que ça n’avait jamais eu beaucoup de sens.

Mais bon il fallait bien choisir, la liste était trop longue.

J’ai fait mon choix.

Pas par passion.

Et puis on s’habitue, c’est confortable, par définition.

On n’y croirait pas au début, car finalement ça n’a rien d’agréable, de courir dans un métro, de courir après les heures, d’attraper son rendez-vous — Oui allô j’arrive, je suis en retard, j’arrive — de compter ses dettes chaque semaine.

Ça en vaut la peine ?

Mmm… C’est confortable.

Et là, le flippe : et si après, ça redevenait comme avant ?

Je devrais aller chercher tous ces grains de sens qui me sont passés entre les doigts ? Par terre ? Partis au vent ? Les récupérer et… faire comme avant ? Vraiment ?

Après ça on va devoir s’y remettre ? Tout pareil ?

Avec force, joie et vigueur, à travers le métro à la conquête de mes prochaines vacances à Bali : hachetague-le-kiff, je suis pas surfeur, mais se baigner tous les jours en janvier c’est le kiff.

Et bien moi, je suis pas croyant mais je prie que cet arrêt forcé nous fasse TOUS bien réfléchir. Oui, même toi, qui fait tout-comme-il-faut depuis des années, des siècles, sans jamais te demander pourquoi, pour qui, tu le fais.

Je t’en supplie, après tout ça : on se pose ensemble, et on essaye de trouver une autre manière de faire.

Au pire, je le ferai seul…

Alors en attendant, je respecte — enfin on respecte — comme on peut, comme on le doit bien, les consignes, les règles, notre bel ordre social (et économique !) qui fait lui aussi, comme il peut, avec la situation qui, pour lui non plus, n’a certainement pas de sens.

Alors on respecte, on obéit, on se soumet, et on accepte.

On ne voudrait pas se prendre une amende, oublier son attestation, faire l’égoïste.

Ne penser qu’à soi.

C’est chiant cette sensation maman, c’est quoi ?

La privation de liberté ?

J’aime pas.

Et ça se sent, qu’au fil des semaines, les autres aussi s’enfoncent.

Ils s’enfoncent tout doucement eux aussi dans leurs bulles. La faute aux réseaux sociaux ?

Pas que.

Ne voir personne, ça fait bizarre.

Mais quand on s’appelle, jour après jour, après les semaines… Et bien c’est moins pareil qu’avant. Mais bon, on accepte quand même, plus qu’avant peut-être même, ces petites différences qui d’habitude nous pèsent.

Leurs bulles sont si étranges :

Elle paraît si calme au téléphone — ne voit-elle donc rien ?

Lui si angoissé sur Skype, est-ce vraiment si grave ?

Ces faits, en sont-ils ?

Cette histoire, est-elle vraie ?

Je n’y croi…p.s.. Ha ça coupe.

– Allô ? Allô ? Oui je t’entends, tu m’entends ? Oui ça a coupé, tu disais :

– […]

– Ha oui je l’ai lu cet article !

Ha tu m’as pas entendu.

Et bien tant mieux, tu vas me le reraconter, ça va nous faire parler…

Mais bon pas trop longtemps, je vais devoir y aller. J’ai pas d’excuses, mais je vais devoir y aller. C’est juste que ça commence à me fatiguer…

Pas toi ! Non, pas toi.

Mais cette manière de se parler, sans se voir sans rien se dire.

Et là, l’idée :

En fait Macron, il avait pas dit d’aller voir ses voisins ? Enfin ce serait que 20 minutes, une petite bière de rien du tout dans la cour, à un mètre de distance, on acquiesce.

On dirait presque “ça fait pas de mal”

Mais on ne dit pas “ça fait pas de mal” — on n’en sait carrément rien — pourtant on acquiesce.

On est presque impatient.

Il y a des malades autour de toi ?

On se voit pas longtemps, 20 minutes, ça peut pas être pire qu’au Monoprix, ils les font rentrer comme des sardines, c’est abusé.

Et puis finalement dans la cour, on est libre.

Dans la cour il y a pas besoin d’attestation

Si on nous voyait qu’est-ce qu’on penserait ?

Tant pis, on commence les présentations clandestines.

On se présente, finalement on se ressemble, on parle de nos dernières trois semaines à compter les passants dans la rue, mais pas que.

Pas que.

Carrément pas que même.

En fait pour la première fois on arrive à parler d’autre chose.

Comme si de se présenter, de se rencontrer c’était suffisant.

C’est pas avant qu’on y aurait pensé.

Ha ça fait 5 ans que t’es dans l’immeuble ? Ha oui moi aussi je travaille beaucoup, des grosses journées, ha toi aussi ?

Et tout d’un coup on se précipite, on veut se dire, je ne sais pas vraiment quoi, on ne sait presque plus comment faire.

L’un pose une question, un blanc, trois posent une question, un blanc. On fait comment une conversation déjà ?

On aurait pas gardé les bugs des visioconfs avec nous en vrai ? Non, ça c’est con comme idée.

Bon on s’y reprend, on essaye.

Ca nous manquait tant que ça ?

J’en ai les larmes aux yeux, qu’est-ce que les gens me saoulent parfois, mais là, ça fait vraiment du bien de leur parler.

Et là encore toute maladresse est aussitôt pardonnée.

On est juste content.

On me parle.

Ta vie.

Est passionnante.

Tu étais juste-là.

On se refait ça ? La semaine prochaine ?

J’ai hâte franchement.

Bon c’est bizarre de rester à un mètre, mais je m’habitue déjà, promis juré on va y arriver.

Et le lendemain, magique :

J’arrive à me lever, tout d’un coup, comme une envie de sortir de mon lit, facilement, comme ça. Parce que la journée me fait envie, pour une fois. Elle me fait envie comme elle l’avait pas fait depuis… avant “avant”. Tout d’un coup j’ai plus “besoin de mes 9 heures sinon j’y arrive pas”.

Et cette énergie-là…

Et bien il est là, le sens.

Cette envie de se lever et de faire,

Pas pour faire bien,

Pas parce qu’il y a que ça à faire,

Mais juste d’aller la kiffer ma journée, avec force, joie et vigueur,

Pas pour des dettes et un manager, des clients, et des powerpoints,

Juste la vivre, ma journée.

Pour aimer sa vie tous les jours, simplement comme ça.

La vie c’est une putain d’œuvre d’art, et il serait temps de commencer à l’apprécier, non ?

En attendant de t’en parler, pour faire qu’après ne soit pas comme avant, au moins maintenant je le sais : je sais déjà que ça va changer.

Il ne reste plus qu’à se bouger le cul pour que ça change, en bien.

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