Narcisse en fleurs – prose par Alizée Pichot

Quand je pense à Narcisse, je ne pense pas automatiquement à moi. Et pourtant, c’est un trait assez puissant de ma personnalité. De la personnalité des artistes ? Pas toujours, pas forcément, peu d’évidences ici, peu de vérités générales.

Quand je pense à Narcisse[1], je pense à mon ami.e dans sa musique, dans ses mots, dans sa recherche profonde du rôle de l’égo dans la construction et la destruction de soi. À travers la création et hors d’elle.

Je lis des écrivains et écrivaines qui pensent à leurs idées, à leurs œuvres comme faisant partie d’un tout. Pas une seule création unique, pas d’originalité réelle, des tentatives, des essais d’expression pour ne pas s’enfoncer dans les méandres du soi.

Je suis narcissique quand je ne sais plus qui je suis alors je m’accroche aux désirs de l’égo abimé, je cherche dans la conscience perturbée des indices qui m’éclaireront sur le chemin à prendre. La route pavée de Narcisse est aussi la route de l’arrogance artistique. C’est la voie menée vers soi et ce sont les petits cailloux que je suis ici qui me guident vers la compréhension de moi-même.

Je ne suis plus sûre de grand-chose et finalement, c’est un soulagement. Je pensais écrire un livre, mais j’écris une confession. Lisible oui, bien sûr, tous les mots peuvent être lus. Mais c’est aussi penser que ces mots doivent être lus qui font de la démarche une démarche narcissique.

Ce n’est pas si grave me dis-je, mais il est vital de se remettre en question. Je suis montée très haut dans la perception modifiée de ma propre personne. Jusqu’à me dire que j’étais une des meilleures écrivaines de ma génération. J’ai regardé mon égo dans les yeux et lui ai soupiré « oui, tu as sûrement raison ». Je comprends un peu mieux que c’est le besoin de reconnaissance qui m’a poussé à penser cela. Une surévaluation de moi-même de peur d’accepter l’inutilité intrinsèque de mes œuvres d’art. Elles ne sont pas inutiles en soi ces œuvres mais elles nous servent d’abord nous-mêmes, les artistes.

Dans ma folie, dans la prise de pouvoir de Narcisse dans mon jardin sans fleurs, j’ai dit non à l’aide extérieure, j’ai dit non vous ne savez rien de moi, j’ai dit je suis la seule qui sait, je sais, les dieux et les déesses me le disent, j’ai accepté dans ma tête les voix, les mensonges les manipulations jusqu’à les laisser prendre le pas dans ma vie. J’ai utilisé les réseaux pour confirmer les chimères de l’égo, les idées fausses confirmées par des images, le silence remplacé par le bruit de l’esprit… Narcisse en moi est devenue Goliath, géant perdu dans une ville trop petite pour lui, envahisseur de mon corps, le mental soumis à la force de l’imposture.

Narcisse déguisé en amour idéal. Narcisse séduisante couverture longeant les limites de mes vicissitudes, Narcisse déguisée en phrases compliquée pour parler de moi qui peine à écrire en mots simples « Pardonne-moi ». Pardonne-toi, c’est cela même que Narcisse ne me dit pas. Alors, moi, Alizée, je l’écris, je le dessine, je graphe ces mots dans mon grand carnet bleu, le carnet de la folie, le carnet qui restera dans mon cœur celui de la mort, de la renaissance, de la transformation.

Le champ dans lequel mes émotions s’élèvent est grand. À la lisière de ce pré sont placées des barbelés enfoncés profondément dans une terre fertile. Leur hauteur menace, leurs pics sont grands et le métal acéré de leurs boucle a lacéré ma peau. De l’autre côté, en face des barbelés, un lac. Je ne l’ai pas encore touché. Je vois l’eau, tranquille, transparente, au reflets vert-azur et le ciel en lui, qui se reflète sans nuages. Je suis au milieu de la prairie et je ne bouge que très peu, je pivote un peu sur moi-même, je contemple les alentours, je regarde les blés et les herbes sauvages secoués par le vent. Derrière les barbelés, les nuages sont noirs, menaçants. Je me souviens la tempête, je me souviens les larmes et la douleur entre mes deux cœurs, la douleur dans les jambes qui ne peuvent plus marcher, le sang coulant d’entre mes cuisses jusqu’au sol. J’avance, pas à pas, vers le lac, je prends le temps de sentir la terre sous la plante de mes pieds, je respire à nouveau, en écrivant ces mots, je retrouve au fond de moi ma poésie et je respire, profondément, avant de poursuivre ma route jusqu’au lac. Le chemin est court mais ma démarche est lente, je dois suivre le rythme des saisons, le printemps arrive mais avant l’été je dois laisser mes narcisses fleurir sans les presser, laisser les abeilles s’arrimer aux pétales, j’attends, je respire, et j’attends.

 Les métaphores créées par l’esprit pour se convaincre lui-même sont parfaites, ou presque. Les failles sont souples, flexibles, elle ne se laissent voir que dans le jour total. La nuit, l’égo rassuré danse avec les étoiles, dans les rêves-cauchemars qui ne se démasquent plus et alors le subconscient prend le pouvoir, détient son sceptre haut, brillant et dans les songes porte les masques les plus satisfaisant pour l’être qui se réveille rassuré, inconscient de l’esprit qui se joue de lui.

C’est dans l’inconscient je crois qu’il se passe le plus de choses finalement. Dans les espaces supérieurs mais cachés de l’intellect que les liens se formulent. Mais c’est dans la conscience que les nœuds se défont, c’est dans l’espace primaire des idées que je peux déconstruire ce qui me pend au nez : l’étroitesse d’esprit face aux peurs, ténues, tenaces, si froides qu’elles gèlent et tuent sur leur passage. Ou plutôt, dans l’acceptation d’un accès conscient à ce que nous nous dissimulons à nous-même. Les peurs isolés dans l’inconscient sont polymorphes. Dès qu’on les approche, elles se transforment, se transmutent et nous, alchimistes débutants, nous leur courons après plutôt que de les observer, nous courons, nous tentons de les débusquer… Mais nos peurs sont malignes et nos inconscients des coffres-forts plus ou moins verrouillés, plus ou moins surveillés.

Chez moi, la peur du rejet, celle de l’abandon sont celles qui furent le plus difficile à démasquer… et les autres ? Je pense parfois aux autres, mais je les vois, je les comprends et elles ne m’effraient pas.  Je n’ai pas peur de ces peurs humaines, existentielles. Je n’ai pas peur de la mort, qui est la peur de la fin de la vie.

Ce qui me paralysa, ce qui força mon corps à s’enfoncer sur les fils barbelés sont les peurs ignorées que j’ai citées plus haut. Des peurs à tel point méprisées qu’elles provoquent des stratégies d’évitement pouvant avoir des conséquences terribles. Confondre ses actes avec ses pensées, faire semblant d’agir mais ignorer les demandes des autres, les limites des autres, leur espace et leur dignité. La peur du rejet je la prenais pour une bien belle fierté. Je la confondais avec l’estime de moi,  la confiance en soi, l’indépendance, l’autonomie. Une vision éronnée d’une égalité entre moi visible et le moi profond. Conception biaisée, je le sais désormais mais il a fallu une lutte intérieure terrible pour y arriver. Il a fallu en moi-même, mourir puis renaître.

La peur de l’abandon, tout bonnement, je la refusais. Je la dominais, croyais-je, en l’enfermant dans des boîtes dans des boîtes dans des boîtes. L’abandon ne pouvait exister. Et pourtant, les dépendances affectives se sont multipliées, les rapports aux autres abîmé par la peur d’être abandonnée, les amitiés par intérêts – pas souvent oui, mais c’est bien arrivé. La fierté là encore, pour ignorer la peur.

Je fus coupable plusieurs fois de moquerie envers mes peurs. Coupable de les contenir, les déguiser pour qu’enfin dans la solitude, je m’effondre.  Face aux autres, se tenir droite, solide comme un roc, droite, droite comme un mat, irréprochable de l’extérieur, en friche à l’intérieur, désorganisée, bancale, fragile. Avoir tellement peur jusqu’à en oublier le sens du mot « respect » : envers moi, les autres, leurs possessions, leurs lieux, leurs mots, leurs émotions, leurs passés. Perdre le sens des limites, du censé, s’oublier, et oublier les autres. Le consentement alors, s’effritait en cendres morbides.

Blâmer, rejeter la faute, ne pas prendre ses responsabilités. Blâmer l’égo c’est toujours plus facile. Blâmer les autres aussi mais je fus toujours meilleure à l’autoflagellation.

Rien ne sert de trop insister sur la culpabilité. Mais il faut reconnaître les racines de mes actes je crois. Je suis au pied du mur. Un grand mur, un beau mur, mais derrière moi, des ruines. Des débris de vie que j’ai détruit moi-même à la force de mes peurs, immenses, surestimées, considérées comme plus réelles que mes forces et mes plus belles qualités.

En renforçant la puissance de mes peurs, de mes incapacités, j’ai étouffé mes joies, je les ai déguisées en faux-rires, en sourires lourdement posés sur mon visage, visibles de loin comme factices par les plus proches de mes amis et par les plus clairs voyants. Moi, je n’ai pas vu. Je me suis regardée dans le miroir, j’ai vu mon reflet et en lui la complaisance. L’indulgence inutile face à des attitudes que rien ne justifie vraiment. Des amitiés abimées, des relations brisées à jamais… des conséquences vraies pour d’invisibles traumas. J’ai cédé. J’ai craqué. J’ai décidé de ne pas gravir la montagne et je suis revenue sur mes pas. Il a fallu dix jours pour foncer dans le noir des beaux jours entre les mois d’avril et mai.

Le deuxième jour du mois, la porte s’est ouverte et avec elle mes illusions, envolées, déchirées, mon cœur en chair saignante explosé, mon esprit et ses voix sous-jacentes bouillonnant de folie, mon âme, pleine d’espoir, enfin, libérée.

Je veux m’éloigner de tout cela à présent. M’éloigner du Narcisse égoïste en moi pour laisser fleurir l’égo en colorées fleurs de Jachère libres et bienveillantes. Laisser l’estime de moi se reconstruire dans un rapport aux autres positif et non plus dans l’enfermement de soi, dans le rejet de l’autre et de mes émotions.

Je pense, j’écris, je regarde au dehors parfois et je pense à toutes ces personnes que j’ai embarqué dans ma chute. La guérison sera collective et individuelle en même temps. La mienne sera douce je l’espère, en mots, en danse et en musique. En ville, en nature, concentrée, fluide, aimante et généreuse. Guérison ouverte, mystique, terrienne.

[1] Narcisse :  artiste  queer/non-binaire en musique actuelle au Québec.  https://www.youtube.com/watch?v=oLob1wS6FY4

 

Alizée Pichot

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