Sur le racisme en nous. Introspection ressources. Partie 1.

Je m’appelle Alizée Pichot, je suis une femme blanche non-hétérosexuelle née de nationalité française. Ces mots sont issus d’une réflexion personnelle visant à déconstruire encore un peu plus les biais de pensée issus d’un héritage familial et d’une socialisation dans un pays colonisateur et pilleur de richesse dans des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud. Les questions posées ici comportent un objectif précis : déposer des faits, des actions et une réflexion concrète sur ma responsabilité et celle de chacun dans la lutte antiraciste se poursuivant aujourd’hui, héritées des luttes d’hier menées de front par des milliers de personnes afro-descendantes et autre dans les pays occidentaux. Ce texte se nourrit de mes expériences en France et au Québec, mes expériences de femme et de journaliste. Je ne prétend détenir aucune vérité absolue et ne parle qu’en mon nom en ces mots. Ce texte s’adresse en priorité aux personnes blanches allié.es et à toutes les personnes qui souhaitent à leur tour déconstruire leur position dans les différents systèmes perpétuant les oppressions multiples que j’évoque ici, en particulier les discriminations racistes et anti-noir.es.

« Personne ne parle jamais du moment où vous avez découvert que vous étiez blanc. Ou du moment où vous avez découvert que vous étiez noir. C’est une profonde révélation. À la minute où vous le savez, quelque chose se passe. Vous devez tout renégocier. »

Toni Morrison, 2009 dans Le don.

 

Reconnaissant les privilèges qui viennent avec qui je suis, je comprends que ma nationalité et ma couleur de peau, mon passeport aussi, favorisent mes déplacements dans le monde, ma condition économique, mon accès à l’éducation et à la considération des institutions. Je comprends qu’avec ça, déjà, je suis libre de me mouvoir sans me faire contrôler, arrêter, regarder de travers dans la rue. Je comprends que j’ai accès à des droits censés être universels mais trop souvent omis d’application pour les personnes non-blanches. Je comprends ma place privilégiée dans l’espace public, celle de mon corps et de ma voix, le système de santé me protège, ainsi que les autorités policières. Je suis une femme, et en cela, je me reconnais vivante dans une société hétéropatriarcale dans laquelle il est possible que je vive des violences sexistes tout autant systémiques que le racisme. Je suis une femme blanche qui n’a jamais vécu de harcèlement ou d’agression vis à vis de ma couleur de peau et je n’ai jamais servi de quota. 

Je crois profondément que c’est en mettant à jour nos mécanismes de pensées que nous pouvons comprendre ceux des puissants en contrôle des processus oppressifs racistes qu’il est question de transformer dans l’urgence, à l’aide de la force collective.  Cette remise en question peut être inconfortable mais elle est nécessaire au changement.

Dans ce texte l’expression personne racisées désigne : « Personne qui appartient, de manière réelle ou supposée, à un des groupes ayant subi un processus de racisation. La racisation est un processus politique, social et mental d’altérisation » (définition par Alexandra Pierre, militante antiraciste et féministe).  En soi, l’usage systématique de cette expression exprime aussi le malaise à dire la couleur de peau comme une peur en soi. Noir.e, arabe. asiatique, métisse, personnes autochtones des Amériques, d’Australie, d’Amazonie et toutes les personnes issu.e des immigrations coloniales. Pensons aussi à l’amalgame raciste fait entre les personnes arabes  ou originaires d’Afrique du nord et les personnes musulmanes. C’est aussi participer à l’invisibilisation des personnes  juives qui vivent l’antisémitisme xénophobe depuis aussi longtemps qu’ielles s’en souviennent.

Avant de commencer, précisons ce qu’est le racisme systémique :

Racisme ou racisme systémique : Théorie qui, sur la base de l’appartenance ethnique ou « raciale », considère que les personnes et les groupes sont inégaux entre eux. Il s’agit aussi d’un système qui maintient une répartition inégale des ressources. Pour des raisons de clarté, notamment pour le distinguer d’un racisme trop souvent compris comme l’ensemble des attitudes individuelles déplorables (préjugés, insultes, actes de violence, etc.) plutôt que comme un phénomène systémique (écart dans les revenus, l’espérance de vie, ségrégation spatiale, etc.), certains utilisent le terme de « racisme systémique ». Le racisme n’est donc ni nécessairement conscient, ni exclusivement individuel et fait autant partie des institutions que de la socialisation.

dans Revue Droits et libertés, Vol. 35, numéro 2, automne 2016

Il est ou le racisme en moi ?

Elle est ou la personne raciste en moi ? Dans la culpabilité, dans le fait de vouloir faire partie de ceux qui disent « regardez-moi, je fais quelque chose ! », qu’il s’agisse des publications sur les réseaux sociaux ou des pétitions signées. Se défendre, prendre sa position de blanch.e et demander la validation des personnes ayant vécu le racisme depuis l’enfance. Sûrement. C’est un point de départ.

Je comprends aussi la présence des biais  dans mon individualisation de moi en tant que personne blanche dans les faits, dans le très concret de ma vie : dans la recherche de la différence sans toujours nécessairement intégrer les privilèges associés à la couleur de ma peau.

Lire : Mots choisis pour réfléchir au racisme et à l’anti-racisme par Alexandra Pierre, militante féministe, membre du CA de la Ligue des droits et libertés

Par ailleurs, même si l’on reconnaît ces privilèges, il est beaucoup plus rare d’intégrer la réalité qu’ils révèlent. Nos systèmes de perceptions sont autant neurologiques que sociologiques. Les pensées qui arrivent dans nos têtes à la vue d’une personne noire ou arable ou asiatique sans que nous pensions à comprendre les origines réelles de cette personne mettent en avant une perception de la différence avant le commun, ce sont des signes concrets et compréhensibles de ce racisme en nous.

Ces pensées souvent prennent la forme de stéréotypes. Ils sont des répétitions mimétiques des clichés racistes intégrés dans la culture, dans les arts, dans les médias depuis des siècles, dans les fictions en général et dans les récits historiques aussi enseignés à l’école. Par exemple, lorsque dans mes pensées j’associe un corps noir à tous les corps noirs, cela revient à rassembler tout le monde en une seule grande entité en effaçant la pluralité des personnes noires, l’immense richesse qui composent les peuples de manière plus générale. Cet exemple se lie aussi au racisme anti-asiatique. Dire « chinois » parce qu’une personne a les yeux bridés. Dire « Black » en France parce qu’on n’ose pas dire le mot, ne pas reconnaître la couleur de peau parce que cela reviendrait aussi à reconnaître l’histoire derrière ce réflexe de langage.

Voir l’extrait « Il s’agit d’un black » issu du Documentaire « Ouvrir la voix » par Amandine Gay.

Répéter sans penser ces expressions sous le joug de l’humour, c’est aussi accepter les biais racistes en nous, les transformer en blagues ou en choses non-importantes aussi, c’est se dédouaner, se penser en dehors d’un système dans lequel pourtant nous sommes nés. Même si une partie de mon cerveau rejette consciemment, rationnellement ces stéréotypes, une autre partie les a aussi intégré. Les pensées racistes viennent parfois comme des flashs. Ne pas les ignorer me permet de les comprendre, d’entamer un processus conscient de déconstruction.

Comme beaucoup de français.es non-issus des diverses vagues d’immigration au fil de l’histoire, pour beaucoup de français blancs, nous venons de familles racistes. Même en 2020, avoir été socialisé.e dans ce cadre-là, même dans une mise à distance claire vis à vis de ces idéologies, c’est avoir en soi des reste d’une certaine vision du monde. Une vision dans laquelle les corps non-blancs sont des corps étrangers.

Écouter : Nadia Yala Kisukidi : « Le mouvement anti-raciste vise à élaborer une nouvelle utopie politique »

En ce sens, je comprends que le racisme en moi, naît de l’idée que les français.es doivent avoir la peau blanche. C’est  absurde et dangereuse mais c’est bel et bien là la puissance de l’idéologie, du pouvoir, des mœurs  cristallisés en croyances. Mais c’est un fait et le nier ne fait que renforcer une culpabilité inutile et contre-productive. C’est aussi comme cela que les oppresseurs ont voulu contenir l’identité nationale. C’est aussi ainsi que des générations de français.es ont vécu la différence. Par dessus-le marché, la deuxième guerre mondiale est passée par là, l’holocauste nazi et la peur de l’autre infestée jusque dans les chambres à coucher.

Pourtant, nous sommes en 2020.

Vous pensiez que c’était fini tout ça ? C’est bien une idée blanche, naïve, faussement amenée par une idée de la modernité et du progrès. Le progrès comme argument politique est selon moi une fonction démagogique de nos systèmes démocratiques contemporains.

Nous vivons au seins de systèmes dans lesquels on persiste et signe à dire jusque dans les grandes assemblées :

« Non, nos États ne sont pas racistes », ‘non, nos polices ne sont pas violentes », « non, nos capitalismes ne sont pas malsains », « non, poser des pipelines ne détruit pas l’environnement ni ne dépossèdent des peuples de leurs terres ». 

VOIR : le film Kanehsatake, 270 ans de résistance par la réalisatrice abénaquise (première nation du Canada) Alanis Obomsawin – Un long métrage de 1993 relatant les évènements de la Crise d’Oka en 1990 et les jours passés par la communauté à protéger leurs terres face à l’armée fédérale.

Ces postulats, au delà d’être prononcés par les politicienn.es de tout port pour étouffer des crises, sont aussi des arguments internalisés en nous, les humains lambdas. Pour ne pas se remettre en question personnellement, nous préférons ne pas regarder notre édifice politique et l’histoire constitutive de nos démocraties dans les yeux, fuir, et ainsi, par nos actes individuels, invisibiliser à notre tour les personnes noires et les personnes de couleur vivant le racisme.

Ainsi, ne voulant reconnaître les racines de nos modernités, nous participons à la suprématie blanche qui impose depuis le début des colonisations esclavagistes en Afrique, en Asie, dans les Caraïbes et partout ailleurs ses limites sur l’accès aux droits et à la société par toutes les personnes qui ne sont pas issues de l’idée sur lesquelles ces nations se sont fondées.

Liberté, égalité, fraternité, mon cul.

Dans la suite de cette réflexion, j’explorerais le rôle des médias dans nos socialisations et dans une vision du monde acceptée comme non-représentative, de la fragilité blanche, de la co-optation émotionnelle et de la rencontre des « phobies » sociales dans les imaginaires collectifs. 

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