L’été des cosmonautes – Alizée Pichot – Août 2020

Dans les couloirs de l’hôpital psychiatrique, ça sent la javel, le désinfectant hydroalcoolique et la mort un peu. Ça sent la vie aussi, ça sent les chemins qui se croisent et qui, probablement, ne se recroiseront jamais.

Nous sommes le 23 juillet 2020, je viens de me faire interner dans le service contraint du GHR Mulhouse. J’sais même pas ce que ça veut dire. GHR. Dans ma chambre, pas de barreaux aux fenêtre, mais pas d’air qui passe.

Mais personne ne sait pourquoi les autres sont là. Elle est là, la question en suspens. Celle qui brûle les lèvres.

On voit les cicatrices, cachées par des bandages. On comprend, sans les mots, que l’une ou l’autre a mal, que l’un ou l’autre s’est perdue dans ses propres rivages, on oublie un peu pourquoi on est là, on mange, on respire, on fait les cent pas, on prend les médicaments, on recommence.

À l’hôpital, il y a des barreaux sur la terrasse. Dehors, il fait 30 degrés. On me dit qu’ici, à Colmar, il y a un microclimat, qu’il ne pleut que très peu et que je suis chanceuse d’être là et pas à l’autre hôpital dont j’ai oublié le nom parce que là-bas c’est pire. Je m’estime chanceuse, je ne sais pas pourquoi.

On mange de la nourriture sous vide, comme dans l’espace. Nous sommes des cosmonautes. c’est l’été, il fait chaud, j’ai envie de me baigner, c’est l’heure de la promenade, allons-y, par groupe de quatre ou cinq, il faut beau dehors, il faut en profiter. Allez, les fous, c’est l’heure de s’amuser.

On est réglés comme des horloges. Il faut pas oublier de se réveiller sinon ça tape à la porte à 7h32. Pour moi c’est cure de potassium, valium et Abilify. Je me sens pas en accord avec ça, mais on peut pas dire non. Y’en a un qui a essayé on lui a dit changez de ton monsieur on est pas vos amis. Une nuit une femme a hurlé dans la nuit. Tout le monde l’a entendu, on a tous été déchirés par ses cris.

On se dit tous la même chose « j’suis pas malade ». On sait pas c’est quoi la maladie mentale. On en parle pas, même avec les médecins, même avec les psys. En plus avec les masques, c’est étrange, moi j’observe tout, je vois tout, j’entends tout. Jsuis comme une espionne ici, observatrice participante. Je suis là, avec ma musique, ma danse, mes couleurs, je me dis, tabarnak y’a deux jours j’étais à Marseille, à l’Estaque, j’avais peur de l’Eau pour la première fois de ma vie c’était pas normal quand même moi qui suis née amoureuse de la mer, c’était pas normal décidément tout ce qui s’est passé mais on sait toujours pas c’est quoi la maladie mentale.

Il fait 30 degrés, bientôt ce sera le mois d’août je sais toujours pas ou je serais, mais j’y serais, je serais libre, j’aurais fait mon temps comme on dit, une semaine à peine comme je dis à tout le monde maintenant c’est le 28 août, il fait toujours aussi chaud.

Je me souviens de rose et je lui ai dit t’es forte Rose je suis avec toi, j’suis désolée qu’il t’aie frappé puis j’lui ai dit moi aussi Rose j’ai aimé,  j’sors demain à 14h, je sais pas ce que je vais faire mais c’est l’été j’y vais-

Je vais en profiter, je lui dit ça et Rose elle me dit avec ses grands et beaux yeux vers, toi aussi t’es forte, toi aussi tu vas sortir, tu vas prendre tes affaires et tu vas y arriver.

Je suis sortie et j’ai hurlé que j’étais libre.

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