Je ne suis pas blanche par Sarah Benfdal

Tout a commencé avec une simple question. Celle que posent Rokhaya Diallo et Grace Ly
au début de chacune de leur émission du podcast “Kiffe ta race”: “est-ce que tu te situes sur le plan racial, et si oui, comment?”. Une question à laquelle je n’ai pas su répondre alors que merde, je devrais.
Certain.e.s se demanderont pourquoi c’est important. Mais ça l’est. Cela touche à qui je
suis, à d’où je viens, à ce qui me constitue en tant que sujet. Et puis de toute façon il est
intéressant de se poser la question, mais étrange de ne pas avoir la réponse. Enfin je
sentais que cela touchait quelque chose en moi.
Rappelons qu’ici le terme de race n’est pas employé au sens biologique, mais bien au sens
sociologique. D’un point de vue biologique c’est évident, nous sommes tous humains, tous de la même race. Mais d’un point de vue sociologique, la race peut porter des réalités bien différentes, être à l’origine de vécus très éloignés. On n’a pas la même vie ni les mêmes expériences, que l’on grandisse en France comme personne blanche ou comme personne noire par exemple. Puisque notre système est raciste et qu’il induit des vécus différents en fonction de notre ethnie, il est cohérent de parler de race.
Alors en ce qui me concerne, j’ai voulu procéder par élimination. Serais-je blanche? Cela se pourrait:, ma grand-mère maternelle est blanche. Ok. Physiquement ensuite. J’ai le privilège (car le “white passing” en est un, malheureusement) de passer pour blanche aux yeux de certaines personnes.
Continuons.


Je ne parle pas arabe. Je ne suis pas musulmane. Je ne suis allée qu’une fois en Algérie et
j’avais 2 ans, autant dire jamais. Mes amis sont blancs dans leur très grande majorité. Je
sors dans des lieux où il n’y a que des blancs, j’écoute de la musique de blanc. Toutes les
personnes de qui j’ai été amoureuse ont toujours été blanches. Je cuisine de la bouffe de
blanc. Et j’en passe. Si c’est ça être blanche, est-ce mon cas?
Mais bon, à part ma grand-mère maternelle, tout le monde est algérien dans ma famille:
mon grand-père, mon père et ses parents sont algériens nés en Algérie. Alors quoi, je suis
algérienne par ascendance? Pour l’oeil avisé et surtout pour le mien, mon physique n’est
pas celui d’une femme blanche mais bien d’une femme maghrébine. Mon héritage se voit
dans mes traits, dans la nature de mes cheveux, dans mon teint.


J’ai indéniablement grandi dans une famille et une culture algérienne. La cuisine, la
musique, les histoires de ma mère sont algériennes. Elle est née et a grandi comme moi en
France, mais à la maison, il était indéniable que nous étions algériens, de culture
musulmane. Cela allait de soi. Je ne parle pas arabe mais j’ai grandi entourée de gens dont
c’est la langue maternelle et elle est plus que familière à mon oreille. Les repas en famille,
les rites religieux, les mariages et j’en passe, nous vivions tout ça dans la culture maghrébine.

Bon mais alors elle est là ma réponse: je suis algérienne. Mais ce n’est pas totalement vrai non plus. Ma vie de femme adulte ne baigne plus du tout dans ma culture d’origine, ce serait faux de me définir comme maghrébine complètement.


Alors pendant longtemps j’ai laissé la question de côté, avec un goût amer dans la bouche,
parce que je n’arrivais pas à y répondre et que ça devenait de plus en plus ridicule. J’ai fini par me dire que j’étais l’un ET l’autre et pendant quelques temps, ça a marché. J’étais
métisse. Un peu des deux, voire complètement les deux. Et quelle richesse! Tout ceux qui
comme moi ne sont pas “de souche” savent que c’est un avantage et il faut le cultiver. Mais,
bien sûr, ça n’a pas suffit.
Reprenons.


J’ai le privilège de passer pour une personne blanche aux yeux de certain.e.s et cela m’a
très certainement favorisée dans la vie, à cause du système raciste dans lequel on vit. Mais cela a pu par exemple, amener à des situations où des gens se sont permis des
commentaires ou des blagues racistes en ma présence, sans imaginer m’insulter un seul
instant. Me pensant dans la confidence. Et qu’il soit violent ou non, il arrive très rapidement dans une conversation avec une personne blanche qui perçoit que je ne le suis pas, ce moment où une question, une remarque, me sort de la confidence et me rappelle que je suis l’Autre. Mon apparence physique vient peut-être de ce métissage entre ma grand-mère blanche et mon grand-père algérien mais le fruit de leur union, ma mère, a souffert de cette anomalie dans la France de la fin des annés 60. Rejetée par le père de sa mère profondément raciste, elle a écopé de la haine engendrée par son métissage.
Je ne parle pas arabe. Pendant longtemps j’ai pensé que c’était parce que ma mère ne le
parle pas couramment et qu’il était donc compliqué pour elle de nous le transmettre. Puis j’ai pensé au reste de la famille: mon arrière-grand-mère par exemple, de qui j’étais très proche jusqu’à sa mort à mes 12 ans. Elle était née en Algérie en 1925 et y a vécu jusqu’à son arrivée en France dans les années 60. Elle aurait pu me transmettre sa langue. Mais elle y a vécu une réalité que j’ai beaucoup de mal à m’imaginer mais qui devient tangible quand je retrace son histoire: la colonisation française. Avec son lot de réalités violentes, comme celle d’interdire aux colonisés de parler leur propre langue, en faveur du Français. Alors bien sûr elle parlait Arabe mais elle avait tellement internalisé cette interdiction qu’elle ne me l’a jamais transmis.


Mes amis sont blancs dans leur très grande majorité. J’ai eu la chance de faire des études
et cela a joué d’une certaine manière. On le voit lorsque comme moi on vient de collèges et lycées de banlieue parisienne populaire: plus on avance dans les études et moins il y a de personnes qui nous ressemblent. Le milieu social des personnes que l’on fréquente change aussi et la diversité disparaît. Quand je dis que j’ai eu la chance de faire des études, bien sûr cela s’est aussi fait grâce à mes très bons résultats scolaires. Car s’il y a bien quelque chose sur lequel nous n’étions pas blancs chez moi c’était cela: la pression de l’excellence et de la réussite comme une protection contre les préjugés. Pour des raisons que je comprenais malgré moi, ma mère nous martelait de bien travailler à l’école et d’être la meilleure version de nous même possible pour qu’on ne puisse pas nous reprocher d’être arabes. Pour que jamais on ne puisse nous accuser d’être ce stéréotype raciste de l’arabe perturbateur, fauteur de trouble, mauvais à l’école.

Pour leur prouver que nous pouvions, nous aussi, faire preuve d’excellence dans un domaine valorisé par ceux qui nous avaient colonisés. Pour nous assurer un avenir qui nous appartiendrait, avec comme horizon le prestige d’un emploi jugé respectable. Ce besoin de “leur prouver” était permanent et il a façonné bien des décisions dans ma vie d’enfant et dans celle de ma mère. Prouver que nous n’étions pas “des arabes comme les autres” et que nous aussi nous avions droit au respect. Ce respect que n’ont pas eu les membres de ma famille dans le pays de celles et ceux qui ont colonisé celui de leurs ancêtres et qui a profondément marqué notre regard sur nous-mêmes.


Car comment se respecter, avoir une bonne estime de soi dans un pays qui méprise ou qui fétichise notre héritage. À force, le racisme s’internalise, il aliène et il anéantit.
Alors pour toutes ces raisons et pour des centaines d’autres, j’ai compris que je n’étais pas
blanche. J’ai compris pourquoi je n’étais pas blanche. J’ai compris ce que voulait dire la colonisation, ce qu’elle avait fait. J’ai compris ce que la colonisation m’avait fait personnellement: elle a volé mes racines. Elle a volé mon identité. La blanchité a colonisé mon rapport, celui de mes parents, de mes oncles, de ma famille à leurs propres racines. Elle les a rendues étrangères, elle a amené la honte et le doute, elle a volé un état d’esprit. C’est ce qui fait que je me sens étrangère là ou je devrais me sentir familière, que je ne me sens exister entièrement dans aucune réalité.

Pas de racines c’est pas d’attache au sol. Une dérive. Des souvenirs flous, des sensations lointaines dans les tripes. Une nostalgie de ce qui a été et de ce qui ne sera jamais. Une culpabilité. Une rage. Une boule dans la gorge.


Alors maintenant que je sais que je ne suis pas blanche, je continue d’y réfléchir car je n’ai pas le privilège de ne pas y penser. Je ne sais toujours pas ce que je suis mais je sais au moins ce qui me manque et ça me permet d’avancer.

Sarah Benfdal.

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