Pourquoi dit-on que les victimes de viol sont des survivant.e.s ?

Art par Betty Tompkins – 2020

Comme beaucoup d’entre nous, lorsque j’ai été violée, j’ai vécu ce que les médecins, les spécialistes et nous-mêmes, les victimes de viol, appelons la sidération psychique. Cela signifie que le corps et l’esprit, au moment de l’agression, font chambre à part.

Autrement dit, il y a une conscience de la violence en cours, mais par l’activation d’un mécanisme de protection, le corps ne sent plus rien, on se détache de soi-même pour ne pas vivre l’instant présent. Cela dit, la plupart des victimes témoignent d’avoir la conscience de l’acte en cours, un acte qui restera dans la mémoire pendant des années après les attaques. Ces attaques peuvent être autant des agressions physiques sans lien avec la sexualité, des viols, des violences conjugales ou des agressions verbales à répétition.

Cependant, le corps n’oublie jamais.

Le corps, lui, pendant tout ce temps vit la violence, l’enregistre comme une donnée et la stocke dans ces cellules comme tout les autres évènements de la vie. Puis l’acte terminé, souvent, nous pouvons continuer nos existences comme si de rien n’était. Mais rien n’est pas est la violence s’est passée.

On parle beaucoup des viols comme ce qu’ils représentent en temps que tel : une atteinte au sacré, parfois des pénétrations forcées, parfois des attouchements, parfois des violences qui dépassent ce cadre-là. Parfois, les violences verbales viennent s’ajouter au reste et l’on oublie les détails de ces agressions pour n’en garder qu’une image floue liée justement à ce phénomène de sidération.

Je ne pourrais pas parler justement de ce phénomène sans parler de mon expérience personnelle pour répondre à la question que je pose en titre de ce texte. Pourquoi dit-on des victimes de viol qu’iels sont des survivant.es ?

Il y a cinq ans, au mois de septembre 2015, alors que je fêtais un été aux mœurs légères, une rupture et une rentrée à l’université pour le moins chaotique, je rencontre mon violeur lors d’une belle journée ensoleillée. Cette année, je fêtais l’anniversaire de cet évènement après avoir enfin compris les impacts à long terme que ce viol a eu sur moi, et en passant, comprenant ce que cet acte de violence peut avoir sur toutes les victimes de viol, quel que soit leur genre, leur âge, et les conditions dans lesquelles ielles ont été violé.e.s.

Pour aller directement dans le vif du sujet, je vais vous raconter comment j’ai moi-même rencontrée la violence extrême qui m’a été transmise au moment du viol et comment c’est par la reconnaissance de cette violence là en nous que nous devenons survivant.es.

Au mois de juillet 2020, je me suis retrouvée seule à Marseille, dans cette grande et belle ville cosmopolite connue en France pour la présence malsaine et omniprésente des harceleurs de rue. Là-bas, dans les rues, vêtues de mes plus belles couleur, je marche la tête haute, je ne sais pas ce qui m’attends mais je sens en moi la résurgence des souvenirs de la violence sexuelle pointer. Depuis toutes ces années, je suis devenue militante, je suis une journaliste qui parle des violences sexuelles presque tous les jours, j’ai aidé des femmes qui les avait vécues au lendemain de leurs agressions, j’ai compris la nécessité de s’entourer mais par un hasard malheureux, je n’ai jamais été cherché de l’aide car je pensais ne pas en avoir vraiment besoin. À Marseille, je marche, je chemine tranquillement quand je sens les regards des hommes sur moi. Je sens et j’entends leurs chuchotement sur mon passage. Je bouillonne intérieurement. « Je ne suis pas un objet ». Voilà les mots qui me viennent lorsque je me tais en passant à leurs côtés. À un moment donné, l’un deux, visiblement s’ennuyant sur son bout de trottoir me dit « Tu me ferais mieux de sourire » et me voilà me postant devant lui, lui lancer mon regard le plus noir et lui rétorquer « Tu veux le voir mon regard alors prend-le ». Jamais de ma vie je n’ai regardé un homme dans les yeux avec une telle violence, jamais de ma vie je n’ai senti en moi une telle force. J’aurais pu le frapper si l’on ne m’avait pas éduqué autrement. Mais je n’ai rien fait de plus. Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi comme ça ?

Et bien parce que je suis une survivante qui depuis des semaines faisait des rêves de violences sexuelles. Des rêves et des flashbacks qui viennent heurter ma mémoire et mon corps en des vagues successives. Un homme, une phrase, un regard lubrique ont suffit à faire tomber mes barrières les plus solides. Moi qui pensait ne plus avoir peur de rien, ni des hommes ni de leur violence, après cet évènement, je me trouve à rentrer dans le lieu que je me suis trouvée pour habiter Marseille et je m’y réfugie trois jours durant.

Pendant ces trois jours, je me prélasse, je vais une fois de plus, comme si de rien n’était. Évidemment, je n’en parle à personne, mais chaque soir, chaque nuit, dans ce lit qui n’est pas le mien, j’ai des sueurs nocturnes et je sens que je perds pied. La troisième nuit du troisième jour, tout bascule. Cette nuit-là, je vais le cauchemar qui changera tout : je rêve que je me fais violer, dans mon enfance par trois hommes de ma famille. Pendant que je rêve, mon corps prend conscience de la violence inouie qu’il a vécu quelques années auparavant. Dans ce lit-là, en sueur, je me tords d’une douleur connue, puisque fantôme mais plus puissante que jamais, des poignards qui s’enfoncent dans mon utérus à répétition. Je hurle littéralement dans la nuit, cela doit durer une à deux minutes, je ne sais plus trop et je me réveille ainsi, traumatisée, je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui est faux, je suis complètement sous le choc.

Sanglotant dans la nuit, je sais que ce que je viens de vivre sont les restes atroces du viol mais sur le moment je suis incapable de me dire ce qu’on dit aux enfants lorsqu’ils font des cauchemars « Ce n’est pas réel ». Je suis seule à Marseille et je n’ai dans la tête que des images de morts. Car c’est le corps qui meurt un peu lorsqu’on se fait violer, ce sont des morceaux de nous qui ne sont pas volées, mais qui sont assassinés à la racine, ce sont les traces de l’enfance, une forme de pureté qui nous appartient dans le sacré qui nous est fauchée sans que l’on puisse quoi faire. On a beau dire non à la violence, on a beau hurler, elle s’abat de toutes les manières pendant qu’un.e acharné.e de violence fait son affaire.

Après cela, choquée et trahie par ma mémoire (ce que je croyais), j’ai complètement pété un câble. Au lieu de croire le réel, j’ai cru en mes rêves, j’ai préféré croire en mes rêves (cauchemardesques) plutôt que d’affronter la réalité : oui j’ai été violée et oui je porte en moi cette violence absurde et immense. Oui j’ai été violée, oui j’ai survécu et oui je souffre encore.

Je n’ai pas accepté tout de suite et je me suis retrouvée moins de 24h plus tard dans un hôpital psychiatrique à l’autre bout de la France. Cette violence-là m’a mené vers l’exploration des zones les plus sombres de moi-même, j’ai dépassé les bornes sur plusieurs plans, je me suis retournée dans mon lit d’hôpital des heures durant tentant de chasser de mon esprit les images de violence sexuelles venant me polluer littéralement les yeux. Puis, là-bas, j’ai rencontré des patientes, des femmes, des hommes, jeunes ou moins avec qui j’ai pu relativiser ma souffrance et comprendre que prendre soin de moi sur tous les aspects allait devenir une priorité pour moi. Je me suis comme qui dirait ré-incarnée. Par un processus d’acceptation long et douloureux, je me suis réconciliée avec la violence vécue et je suis aujourd’hui, cinq ans plus tard, sur le chemin de la guérison.

Mais je ne suis pas seule. Des millions de victimes de viol vivent avec le trauma encore caché au fond de leur inconscient et ne savent pas comment avancer. Eux et elles aussi survivent, à bout de bras, l’esprit en vrac et le corps abimer. Ce n’est pas une vie que celle de l’ignorance de sa souffrance, c’est vivre avec un ou des fantômes à l’intérieur de soi, et ainsi vivre avec leur ombre, monumentale, sous la force d’une douleur quotidienne, placée je ne sais ou mais bien présente, celle que notre corps nous a permis de fuir ce jour-là, ces nuits-là, toutes ces années-là.

D’où le phénomène de la sidération. Je sais aujourd’hui que cette violence, cette souffrance immense, cette douleur sourde qui m’est revenue dans mon sommeil parce qu’elle ne pouvait revenir autrement est la souffrance que j’aurais ressenti si je n’avais pas accepté de séparer mon corps de mon esprit lors de ce viol en 2015. Cinq en plus tard, je paye encore les conséquences de ce crime sur mon corps et je suis reconnaissante envers mon inconscient de m’avoir faire comprendre cela.

Je sais que j’ai survécu parce je m’en sors tranquillement de ce déni de soi. Après un viol, il n’est pas rare que les victimes s’oublient, qu’elles tombent dans un tourbillon de la noirceur et surtout dans des patterns ou nous refusons de nous ouvrir de peur qu’un.e cherche à forcer l’entrée, de nos corps ou de nos coeurs, une fois de plus. Une fois de plus, c’est déjà trop. Une fois de plus, c’est le risque de rechuter. En parler, c’est difficile, en parler c’est raviver des plaies trop saillantes encore, ce sont des morceaux de souvenirs trop sales, des regards, un en particulier, celui de la personne qui viole qui reste ancré en nous, nos corps marqués au fer rouge, nos mémoires abîmées, les souvenirs en rafales, le stress post -traumatique, les problèmes de santé, l’anxiété généralisée, la méfiance de tout et de tout le monde, la peur, la peur, oh elle comme nous la connaissons.

Nous sommes des survivant.es parce que nous continuons à vivre malgré nos vies changées, malgré nos souffrances tatouées sur nos corps, dans nos psychés, dans nos rêves transformées, par nos entourages souvent incompréhensifs de tous les changements internes qui s’opèrent en nous dès lors que nous connaissons telle violence. C’est véritablement notre regard sur le monde qui change, notre regard sur les hommes bien souvent mais si je suis consciente que tout le monde peut violer, mais chers hommes, si certains d’entre vous lisent ce texte, sachez que vous ne représentez pas tous les violeurs mais vous portez en vous la douleur que cette violence millénaire inflige sur tous, alors tentez de vous guérir comme nous le faisons, avec les outils dont nous disposons tous : la parole, les mots, l’échange, le coeur ouvert et la mémoire non plus hypocrite mais lucide sur votre passé et votre présent collectif. Merci.

Alizée Pichot.

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