Tahnee, humour, queeritude, luttes sociales : la relève du rire français

Crédit photo : Laura Gilli.

Septembre 2020 : Alors qu’on ne sait pas trop si on doit mettre notre masque ou pas, dans l’obscurité du Barbès Comedy Club, Tahnee débarque sur la scène bourrée d’énergie, juste après la bien connue Shirley Souagnon, dont nous sommes dans les quartiers, en plein cœur du 18ème arrondissement de Paris.

Tahnee, 30 ans, est humoriste. Depuis quatre ans qu’elle fait du stand up, elle peaufine, ajuste et rôde son spectacle Tahnee, L’autre… Enfin !  (malheureusement interrompu à cause d’on sait quoi)   Originaire de Normandie puis passée par Tours et Lyon, elle débarque enfin à Paris. C’est dans la capitale qu’elle se lance avec sa première scène en solo, en mai 2017 dans le bar le Lou Pascalou que vous connaissez peut-être.

Lesbienne, métisse, noire, Tahnee est consciente du manque de représentation dès le départ, elle tâche dans ses textes et dans son interprétation de mettre en avant les absurdités de la culture française en termes de conscience de l’autre, de relations sociales par exemple. Armée de son charisme et de sa joie de vivre, elle monte sur scène et se présente fidèle à elle-même, enthousiaste et critique des contradictions existantes dans notre vie quotidienne. Affirmant sa queeritude et tout ce qui va avec, Tahnee permet à de nombreux.ses. jeunes de la communauté LGBTQia+ de s’identifier, de se retrouver dans des récits de vie. Mettant aussi l’accent sur les micro-agressions racistes qu’elle a pu vivre en tant que personne noire, ses mots résonnent fort, peuvent en mettre certain.e.s mal à l’aise mais sont d’abord et surtout la preuve et le moyen que l’humour français évolue, que les blagues racistes n’ont plus leur place sur les scènes et que les femmes ne sont pas en reste pour faire rire. En somme, Tahnee c’est une de celles qui feront de l’humour en France une plateforme pour faire évoluer les modes de pensée et les modes de représentation, sans peur de faire de l’intime un espace de remise en question politique du status quo.

  1. Comment en es-tu arrivée à l’humour ?

J’ai commencé le théâtre en école d’ingé vers 2010. J’ai fait de l’impro pendant longtemps, jusqu’à rejoindre la ligue d’impro semi-professionnelle à Paris avec des auditions et des spectacles (deux à trois représentations par mois). On jouait souvent et ça a été le moment de mes premières expérimentations sur scène. J’aimais beaucoup déjà le one-man show, le stand up, j’allais régulièrement voir des spectacles puis à un moment donné ça m’a donné envie moi aussi de me lancer. Surtout, je trouvais autre chose que dans l’impro par l’écriture de mes propres textes. Je me suis rendue compte que je pouvais dire tout ce que je voulais tout en étant un peu plus politique que dans l’impro. Avec le projet Pieuvre (par Arthur Vautier), on reste encore dans l’impro ; le réalisateur nous dit ce qu’il veut dans les scènes, l’intention, et on se laisse aller.

Mon but en devenant humoriste était d’aborder des thèmes personnels sur scène. Je trouvais que le stand-up était la forme la plus directe pour parler du quotidien, adresser un message. À la base, ce qui me plaisait le plus dans l’impro c’était l’ouverture à l’humour, mon choix de faire rire seule est donc venu naturellement.

2. Je t’ai vu dans le projet pieuvre, dans tes propres vidéos sur instagram et à la radio, et, évidemment, sur scène, quel est le stimuli le plus fort pour toi ? Comment gères-tu tes différentes activités et comment trouves-tu tes inspirations pour ce que tu nous racontes dans chacun de ces formats ?

Ce qui me stimule le plus c’est la scène. Il y a quelque chose d’un peu magique dans la rencontre avec des gens que tu connais pas du tout. Le contact est direct, il y a beaucoup de choses qui passent dans l’ambiance, dans le fait d’être dans la même pièce, de se regarder, d’être proche, d’avoir directement les réactions et les rires…. Je trouve ça hyper cool. Ça rend le message et le partage plus fort. Ma priorité en ce moment c’est le spectacle. J’essaie de prévoir les moments de répétition à l’avance, d’anticiper mon emploi du temps.

Mon inspiration vient du quotidien. En général, je pars de quelque chose qui provoque une émotion, une réaction, la tristesse ou le rire… J’en profite pour tout de suite écrire ce qui amène cette émotion ou ce sentiment en moi. J’essaie de tirer un peu le fil pour y trouver ce qui va faire rire.

3. Qu’est ce que tu estimes le plus difficile dans la tâche de faire rire les gens ? Quelle responsabilité as-tu le sentiment d’endosser lorsque tu es sur scène et que tu fais tes blagues ?

Le plus difficile c’est quand on a pas les mêmes références avec les gens. Par exemple, typiquement, si je jouais devant un public homophobe, ça serait compliqué de les faire rire parce qu’on a pas la même base de ce qui est bien ou pas bien, normal, pas normal etc. Pour faire rire, il faut avoir une complicité avec les gens. Donc il faut trouver un point commun avec le public, ce petit truc qui fait qu’on est ensemble, qu’on va pouvoir rire ensemble sur un sujet. Parfois c’est dur à trouver.

Pour moi, être sur scène, avoir le privilège d’être sur scène pendant un certain temps, avec un micro, à priori les gens nous écoutent, donc dans le fait d’avoir un public, il y a une responsabilité de pas dire trop de conneries. En tout cas, de ne pas propager des idées qui sont néfastes vis-à-vis de la société. Ça veut dire ne pas faire des blagues grossophobes ou transphobes ou renforcer des clichés qui circulent déjà dans la société et qui vont renforcer la discrimination envers certaines personnes. Être conscient qu’on est en train de parler publiquement et que donc le message compte. Il s’agit pas de dire n’importe quoi… ou alors signifier au public que c’est vraiment de la connerie mais il faut être clair que c’est le chemin qu’on prend.

4. Dans ton travail, tu traites des questions queer, de ton identité de femme noire, as-tu déjà été confrontée à des réactions négatives de ton public ?

Je n’ai jamais eu de retours trop violents mais c’est dur à jauger. Il m’est arrivé de jouer et de sentir que les gens n’étaient pas forcément avec moi mais heureusement je n’ai pas eu des gens qui sont sortis de la salle ou quelque chose comme ça. C’est justement un des points que je trouve assez cool. La scène offre autre chose que faire des vidéos sur internet, sur youtube avec des gens protégés par leurs écrans qui peuvent écrire des trucs vraiment méchants. Les trucs les plus durs que j’ai reçu c’est sur Youtube ou twitter. Sur les réseaux je leur réponds plus. La plupart du temps c’est des trolls, je préfère ignorer. En face à face, c’est quand même plus compliqué d’aller voir quelqu’un et de lire dire « T’es moche » ou « Sale gouine » ou je ne sais quoi. Ils sont quand même obligés d’entendre ton histoire jusqu’au bout.

En termes positifs, on me dit que c’est cool de voir une femme noire sur scène qui parle de ces sujets, de voir une femme lesbienne aussi. Je comprends que les gens apprécient le fait que ce que je dis, les blagues que je fais répondent à un manque de représentation. Les gens sont contents que j’apporte cette pierre à l’édifice.

À lire : Le questionnaire de Tahnee L’autre sur Friction Magazine

5. Dans le paysage humoristique français, quelles sont tes inspirations, contemporaines et passées ?

Par le passé, j’étais très très fan de Florence Foresti, de Gad Elmaleh avant le débâcle. C’est un peu les deux grands noms qui m’ont marqué, surtout leurs premiers spectacles. En ce moment, je suis très inspirée par Shirley Souagnon. Aussi parce que nos sujets sont proches. Par son expérience, par sa confiance en elle sur scène. Moi je suis encore un peu fragile, j’ai encore un peu peur d’aller sur scène, elle me pousse à me dépasser. J’aime beaucoup Marina Rollman, comment elle écrit surtout. En homme, j’aime bien Kyan Khojandi, son storytelling notamment. Ça m’intéresse d’amener des gens sur une histoire à partir d’une anecdote, de les embarquer jusqu’au bout. J’aime beaucoup Roman Frayssinet, son côté un peu fou, sa capacité à rester sur un sujet, à tirer jusqu’au bout, à partir en live, techniquement.

Esthétiquement, la musique m’inspire aussi. Pour mon spectacle, je voulais amener des moments de musique ou de danse par exemple. Mais tous les artistes plutôt queer m’inspirent, ça va de Christine and the Queens à Janelle Monae par exemple.

6. Qu’est ce que l’humour politique selon toi ?

L’humour politique pour moi c’est amener des questions au regard de la société, un message politique dans les blagues. Parce qu’on fait partie de la société, la manière dont on vit, ce qu’on perçoit est forcément politique. Par exemple, moi je vais réagir à un évènement qui va m’arriver dans ma vie en tant que meuf métisse, noire et lesbienne, ça va pas être le même regard que quelqu’un est blanc et hétéro. Ce que j’apporte traduit quelque chose de la société et sera d’office politique. Quand je raconte ma vie personnelle de lesbienne et de femme noire, c’est politique puisque c’est pas très représenté aujourd’hui en France dans le théâtre.

À écouter : Le podcast Génération The L Word avec Tahnee – Lose it all

7. Selon ce que tu observes de la société française, comment vois-tu l’avenir du féminisme actuel ? quels en sont tes critiques et ce que tu vois de beau là-dedans ?

Je suis plutôt contente. J’ai l’impression qu’il y a eu pas mal d’avancée ces derniers années, avec #metoo, sur plein de sujets. J’ai l’impression que le féminisme aujourd’hui atteint vraiment beaucoup de monde, que nous avons des figures, des actions plutôt fortes et je trouve ça cool. Il y a de plus en plus de collectifs, ça s’organise beaucoup.

Je crois qu’il y a plein de féminismes différents et c’est ça qui fait un peu peur. Quand on entend des féministes qui veulent expulser un noir parce qu’il a harcelé dans la rue une meuf une fois… C’est un risque : qu’il y ai plein de féminismes différents et que ce soit contre-productif parce que si c’est des féministes racistes ou transphobes qui se font le plus entendre, ça va être au détriment d’autres femmes. Ce qui me fait peur aussi c’est l’effet de mode autour du féminisme. Tout le monde se dit féministe mais qui le sont clairement pas dans les faits. Il ne faudrait pas que ça soit juste des mots.

Il y a quand même beaucoup de solidarité féminine aujourd’hui, c’est beau. Ça donne de la force. On se comprend mieux qu’avant. On est des femmes, on peut faire plein de choses, on a pas besoin des mecs pour nous aider à faire les choses.

Pour le post covid, Tahnee espère faire évoluer son spectacle – continuer à sortir du cercle de proximité, toucher un public plus grand, plus inconnu . Elle développe en secret des envies d’écriture, pas forcément dans l’humour, mais aussi cherche à développer des projets en ligne afin de garder un contact avec les gens  et leur donner un peu de love, un peu de joie et surtout, du rire et de la réflexion.

Je vous encourage grandement d’encourager cette artiste qui dégage une envie de liberté, un désir de s’exprimer en dehors des normes hétérocentrée de la France, le tout avec un ton solidement ancré dans une fidélité à soi qui nous donne envie à toutes et tous de réaliser nos rêves et d’aller au bout de nos démarches. Vivement la fin de ce bordel pour qu’on puisse aller voir Tahnee jouer son spectacle Tahnee, l’autre… Enfin au Théâtre des trois bornes, à Paris.

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