« De mon plein gré » de Mathilde Forget : écrire pour ne pas se perdre, parler pour éclairer l’amère réalité du post-viol, de la plainte à la fuite, de victime à coupable.

137 pages pour raconter tout au long d’un récit haletant la démarche de Mathilde Forget auprès de la police et des « autorités compétentes » pour dénoncer le viol lesbophobe qu’elle a vécu.

Lire « De mon plein gré » lorsqu’on a pas porté plainte après un viol est difficile.

C’est une épreuve de lire ce livre qui raconte étape par étape ces moments que malgré nous, malgré notre silence, on aurait aimé vivre. Pour s’approcher un peu de la justice, pour voir un peu ce qui aurait été autrement si nous aussi nous avions pu répliquer face au policier qui déclare, faussement interrogatif :

« S’il avait sa main dans votre bouche,

Il ne vous tenait pas. »

« Je suis la victime encore vivante d’un crime. Je complique les choses »

Ce livre, je l’ai lu soleil sur les quais de Bordeaux. Seule, avec mes pensées, ma mémoire et mes doutes, je me suis installée en espérant trouver là quelque chose qui peut-être m’aiderait à me libérer.

J’ai feuilleté l’ouvrage à la couverture jaune à l’étage livres de la Fnac, consciente de n’avoir pas d’autre choix que de vivre avec les mots de Mathilde Forget tout près de moi, dans un espace non-dit qui vrombit à chaque pas, ce lieu comme des vestiges, des ruines à rebâtir sans faire trop de bruit surtout.

En marchant vers les quais, j’ai lu la première page et j’ai senti mon cœur se serrer. J’ai revu, comme en instantané, mon corps blotti au sol, et cette sensation d’altérité qui colle à la peau. Cette sueur aussi apparaissant d’un coup, l’odeur de nos sucs qui étouffe, la plainte silencieuse qui remplit l’air partout – personne ne l’entend.

Mathilde, la police et un jean au bleu parfait

Les personnages s’installent comme dans un roman. Mais tout est vrai. Les noms ici n’ont pas vraiment d’importance selon moi, mais il situent le temps, l’évènement dans un contexte que nous pouvons comprendre. Car oui, nous avons besoin de comprendre la violence distillée dans les commissariats, entre les lèvres du Major et sous la poigne adelphe de Jeanne, policière chargée de prendre le corps et de le déplacer.

« Petite »

« Ne pense pas à ton jean, Petite »

Ce mot m’a heurté, il m’a traversé comme une lance que j’évitais depuis longtemps. Mathilde écrit qu’elle n’est pas une enfant. « Je suis une femme qui n’a pas l’air toujours d’une femme. Je suis une femme lesbienne et je ne suis pas entendue. ». Ici ce sont mes mots, oui, je transforme un peu pour dire ce que je ressens moi aussi lorsque mes larmes trop douloureuses coulent et qu’on me prend moi aussi pour la « petite » qui porte trop lourdement ses chagrins.

Cette douleur-là est une douleur d’adulte qui sait bien trop fort qu’elle n’oubliera pas. Jamais.

Que le corps n’oublie pas.

Que la mémoire n’oublie pas.

Que malgré tout, la justice ou la non-justice, il faudra vivre avec.

« Toutes les nuits je me réveille à l’heure où le viol a commencé. »

Je me suis faite violée à 17h. Chez moi, dans mon lit. Chaque jour depuis six ans, je vis avec l’enclume de cet horaire-là qui fait pousser dans mon ventre des kilos de tristesse. J’ai mis longtemps à faire le lien, à comprendre ce qui jouait à l’intérieur de moi, à cette-heure-là, tous les jours depuis six ans. Maintenant, moins seule, je comprends.

Mes mots ici sont découpés parce qu’ils sont encore un peu bloqués dans ma gorge. Les coups pris à la lecture résonnent encore dans mon sternum. Les larmes que je n’ai pas pu laisser couler hier sont descendues cette nuit puis ce matin visiter ma solitude et puis mon jour.

« Petite » – Mathilde nous dit que debout sur la table du bureau du Major elle ne touche pas le plafond. Moi non plus, et je saisis profondément le sens de ce détail. La petitesse d’être à ce moment précis est comme un éléphant dans la pièce, c’est notre douleurs qui veut devenir géante mais qui est bloquée dans ce petit corps qui ne touche pas le plafond.

Comme une envie de crier sur le major et d’écraser bien plus que son paquet de clope, qu’il arrête de dire « Petite » et qu’il entende les mots du meurtre qui n’a pas fonctionné.

Alors que les flics questionnent et requestionnent et reprennent toujours tout depuis le début, passant d’un bureau à un autre, Mathilde s’interroge sur son jean, son jean préféré, celui qui est sous scellé et qu’elle ne reverra peut-être plus. Un détail pour celles et ceux qui ne sentent pas la peine, une montagne pour celle qui se voit face à eux, dépossédée.

Être violé.e en soi, c’est se faire arracher quelque chose, c’est être investi.e, pollué.e d’une haine qui ne nous appartient pas. C’est être déchiré.e sans savoir comment vraiment, sans comprendre pourquoi, se retrouver soudain vidé.e de ce que Mathilde Forget nomme la légèreté. J’ai tenté de trouver un autre mot pour désigner ce qui disparaît en nous à ce moment précis, mais je n’ai pas réussi. La légèreté, c’est ça. Ce sentiment pur de ne pas avoir peur, de pouvoir circuler dans le monde sans savoir ce qui se joue dans la violence sexuelle. Une forme de paix dissoute instantanément avant, pendant et après l’acte. C’est le corps qui soudain est marqué d’une croix violemment tatouée sur l’intégralité du corps : j’ai été violé.e.

« Pourquoi avoir invité un homme chez vous si vous êtes lesbienne ? »

Le ton de mon texte doit changer et s’emparer de politique pour parler de lesbophobie. J’ai la gorge qui me gratte en écrivant ces mots, ma gorge qui me dit que j’ai tous les droits pour hurler, pour crier de toutes mes forces cette affreuse vérité : certains hommes violent des femmes parce qu’elles aiment les femmes, parce qu’ils ont peur de notre refus d’obéir, peur de notre résistance face au système qui leur donne leur puissance, qui les autorise au sentiment de pouvoir dominer.

La culture du viol est complexe, mêlée à de nombreux ancrages sociétaux et sociaux. Les flics qui attendent qu’elle crache quelque chose qui pourraient l’incriminer cherchent à comprendre comment une femme lesbienne peut bien laisser un homme monter chez elle. Comment une femme qui aime les femmes peut-elle ne pas avoir peur d’un homme – car il semble acquis qu’elle appartient à un autre monde, celui des femmes qui rejettent les hommes et qui de fait, ne pourrait jamais ô grand jamais les faire monter chez elles.

Ce mot lesbienne, est puissant, autrement politique quand il est utilisé contre nous. Ce mot revient souvent, chez les psys, chez l’avocat un peu trop hippie pour être honnête. Il revient lorsqu’on cherche à comprendre l’intelligence de la victime, son affectivité, sa déviance.

Lesbienne, et donc d’office, différente. Lesbienne donc tu n’es plus femme, tu es catégorie, tu es statistique, tu es dérangeante parce qu’à priori les lesbiennes sont épargnées.

Les lesbiennes ne sont épargnées de rien. Elles sont jugées, humiliées, mises de côtés. Les femmes qui ne ressemblent pas tout à fait à l’idée qu’on se fait de la femme sont considérées comme des étranges créatures pas tout à fait humaines et leurs paroles discréditées. Les lesbiennes, minorisées, dans les cas de viol, doivent se justifier de leur humanité, de leur capacité à parler aux hommes –

Les lesbiennes sont folles et les agresseurs ne mentent jamais.

« Les psychiatres sont des psychopathes qui ne trichent pas »

Mathilde doit faire des tests. Mathilde doit prouver qu’elle a toute sa tête. Mathilde doit répondre aux injonctions de la normalité. Face à celles et ceux qui mesurent à l’aide de leurs méthodes la capacité des victimes à s’autodéterminer, il ne faut pas tout dire, pas tout dévoiler non – au risque que nos propos soient utilisés contre nous.

La santé mentale des femmes est en soi un quartier défavorisé de la psychiatrie. Héritant un siècle d’hystérisation de nos esprits, nous demeurons en 2021 les cobayes de leurs idées, les réceptacles de leurs fantasmes de ce qui nous fait saines ou insane.

Masqués les psychiatres, masqués les psychologues derrières leurs vocabulaires et leurs tests et leurs grandes phrases. Masqués la vérité de nos maux et de nos douleurs millénaires.

Je me demande quelque chose : comment s’attachent-ils à saisir la clarté d’esprit ou l’insanité des violeurs ? Est-ce qu’on leur fait aussi des tests d’intelligence et d’affectivité ? Est-ce qu’on leur demande de se prouver fous, harceleurs, méchants, terribles d’inhumanité ? Qu’est-ce qui prouve un bonne victime ou une victime folle ? Qu’est qui prouve la violence intrinsèque d’un violeur qui dit que la victime a menti ?

Dans les hôpitaux psychiatriques, les mots qui se disent sont comme sous l’influence d’un charme palpable. Personne ne dit la vérité, personne ne dit sa vérité profonde, ni les malades-victimes des violences de leurs vies, ni les psychiatres qui se cachent derrière ce qu’on leur a appris. Les voiles qu’évoque Mathilde Forget en témoignant de cette femme psy qui lui dit qu’elle peut ne pas tout dire constitue la preuve – encore une – que nous ne sommes pas protégées, que nos vérités sont trop dangereuses, que la banalité des viols n’est pas comprise ni intégrée dans les processus d’écoute des victimes.

Iels ne veulent pas savoir la simplicité d’un viol : un violeur qui décide de violer  – l’humain.e devient alors victime esseulé.e qui n’a plus qu’un choix : dire ou se taire à jamais.

« Lorsque l’on croît mourir, le « je » disjoncte »

Les mots de Mathilde Forget ne sont pas fins, subtils ou encore doux. Ce qu’elle nous dit elle le pense aussi fort qu’elle le vit et je ne peux m’empêcher de vivre encore un peu ce que j’ai vécu. Ils ne sont pas fins mais ils sont puissants ses mots, d’une puissance qui transcende la littérature et le genre et la poésie. Ils sont poétiques parce qu’ils disent ce qui ne se voit pas. Ils sont beaux parce qu’ils parlent de ce que tant vivent et survivent.

De son plein gré, Mathilde Forget écrit et devient coupable de se dire victime de viol.

Ce « je » qui disjoncte, c’est la mort qui s’évite. C’est le moment critique de la survie activée par le corps et l’esprit qui s’en va loin, dans des contrées exigües du psyché. Comment reconstituer les méandres du labyrinthe que les policiers cherchent à comprendre ? Comment leur dire ce qu’on ne peut pas dire, ce que l’on ne peut s’avouer à soi-même ?

L’aventure dans laquelle nous plonge l’autrice est de son plein gré violente. Aussi dure et aussi mesquine que la réalité. Sans se déguiser, sans chercher à se justifier, elle décrit, mot pour mot la violence institutionnelle à laquelle sont confrontés celles et ceux qui désirent que justice soit faite. La violence qui démonte le cœur et ses orbites, la violence d’une culpabilité qui n’est pas la notre mais qui pourtant la devient entre leurs murs trop blancs et leurs procédures arriérées.

Il faut des preuves. Voilà ce que le cœur du livre de Mathilde Forget nous dit. Des preuves du viol. Sur le corps, sur les vêtements sous scellés, dans les gestes évités et ceux perpétrés. Des preuves. Nous savons bien nous, que seule notre parole est la preuve du meurtre avorté. Aucune trace de sperme, aucun bleu sur le corps ne peut attester véritablement de ce qui se joue entre le violeur et sa victime.

Nous avons besoin d’être cru.es, entendu.es, que nos propos soient dactylographiés mot pour mot, que notre pouls soit mesuré et que notre douleur soit gage de notre sincérité. Ce qui se joue dans ce livre c’est la malhonnêteté des autorités, c’est la moisissure d’un système de justice non-réformé, ce sont des revendications et des solutions non prises en compte pour faire changer la justice en soi. Nous, les femmes, les victimes de viol, les féministes, les gouines, les personnes trans, les personnes soumises à la racialisation, nous le savons, nous le hurlons dans les rues à gorge déployée,

De notre plein gré,

Nous le savons, nous l’écrivons, nous le vivons, chaque jour, dans les commissariats, dans nos conversations, chez les psys, partout,

Nous voyons l’impunité,

Nous savons la peur de celleux qui ne veulent pas voir les choses changer et nous continuerons d’écrire pour dénoncer les vices des oppressions qui nous tiennent victimes et humiliables,

Laissé.es sans-justice,

Laissé.es pantelantes – acharné.es.

Une histoire de « non-lieu »

Je ne peux finalement pas terminer ce texte sans relever l’immense exactitude de la prose de Mathilde Forget. Si j’écris ce texte aujourd’hui c’est que j’aurai voulu écrire ce livre d’un viol sans procès mais d’un corps en bataille.

J’aurai voulu moi aussi trouver les mots, désigner si justement la précision du lieu du viol qui est le corps et du non-lieu qu’il devient lorsque ce que le corps a vécu n’est pas reconnu.

En France, et dans l’immense majorité des pays du monde, le pourcentage des viols dénoncés et des violeurs jugés est équivalent à la chance de trouver un grain de sable bleu sur une plage. Infime est le nombre de victimes qui trouvent justice par la justice. Pourquoi ? Parce qu’infimes sont les victimes qui parviennent à dépasser la peur d’aller au commissariat et de dire, de leur plein gré, qu’elles sont victimes et coupables de déranger l’ordre public.

Parce que le viol est un crime innommable, il faut du courage pour dix, il faut un corps-continent pour oser se montrer seul.e et debout en face d’officier.es aux fond des yeux trop blancs et aux mains trop sèches. Pour se lever le matin, y aller, prendre le pas et ne pas le laisser s’essouffler. Aller affirmer que son lieu dévasté mérite d’être vu, aperçu au moins, pour vivre, et non pas survivre par après.

Les non-lieux, les affaires classées, les plaintes non-enregistrées, les « vous étiez habillées comment », les « vous avez peut-être un problème d’alcool », les « quand l’avez-vous arrêté? », les questions qui culpabilisent les victimes sont les derniers pics enfoncés dans nos lieux et les obstacles acides de nos parcours de femmes et de victimes de viol. Ces questions sont les couperets qui nous arrêtent juste avant la plainte, qui font reculer tant et tant de victimes, qui les font s’enfoncer d’abord et à nouveau dans la haine de soi, la colère indicible de n’avoir pas su éviter ça.

Merci Mathilde.

Podcast : Violé•es : une histoire de dominations :

4 ÉPISODES – Récit choral qui donne la parole aux victimes, qui se propose de penser et d’analyser les violences sexuelles dans un système et une histoire des dominations. Une série documentaire de Clémence Allezard, réalisée par Séverine Cassar

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